Adieu Bonaparte, bonjour Nicolas !
9 mars 2009
Dans cet article,
le politologue Vincent Geisser tente de décrypter les soubassements culturels,
idéologiques et sécuritaires du projet méditerranéen du Président de la
République, Nicolas Sarkozy. Loin de remettre en cause la sincérité de
l’engagement méditerranéen du Chef de l’Etat français, il en souligne les
contradictions ingérables. Ainsi, l’Union pour la Méditerranée (UPM), dont le
sigle rappelle étrangement celui du parti du président (UMP), apparaît comme un
projet mal engagé, à moins de le considérer comme une simple agence sécuritaire
tempérée par quelques aspects folkloriques. Au-delà des limites du projet,
c’est aussi la question de la construction d’un espace démocratique en
Méditerranée qui est posée. Or, sur ce dossier tabou, l’UPM reste muette,
enregistrant même une véritable régression par rapport au Traité de Barcelone.
Le
discours de Toulon du 7 février 2007 peut être considéré à juste titre comme
l’acte fondateur du projet méditerranéen de Nicolas Sarkozy. Bien qu’il n’ait
pas suscité autant de polémiques que son discours de Dakar sur la prétendue
incapacité chronique des Africains à rentrer dans l’Histoire, il n’en soulève
pas moins un certain nombre de questions sur la vision méditerranéenne du
Président et, d’une manière plus générale, sur sa vision du monde. En effet, le
discours de Toulon a provoqué des réactions contradictoires ; certains y
voyant une volonté sincère de Nicolas Sarkozy de rééquilibrer les échanges
Nord-Sud, en renouant avec une véritable ambition méditerranéenne qui viendrait
contrebalancer les tendances au repli continental ; d’autres, au
contraire, ont interprété le mediterranean dream du président comme la
manifestation d’un esprit de conquête et un désir secret de reconstituer le
« protectorat méditerranéen » de l’empire français.
Quoiqu’il
en soit, le projet méditerranéen de Nicolas Sarkozy a donné lieu à plusieurs
lectures qui, nous semble t-il, se réfèrent chacune aux centres d’intérêts
propres aux différents récepteurs, sans que l’on parvienne nécessairement à y
déceler une certaine cohérence entre ses « penchants sudistes » et ses
ambitions néo-impériales. Pour les uns, Nicolas Sarkozy serait le promoteur
d’un « nouveau tiers-mondisme » davantage réaliste et pragmatique,
pour les autres l’apôtre d’un néocolonialisme du XXIe siècle qui
instrumentaliserait la question méditerranéenne à des fins de pouvoir
personnel. En somme, les premiers se limitent volontiers aux passages aux
accents gaulliens, voire braudéliens, du discours sarkozyen sur la Méditerranée
comme « mer ouverte », les seconds à sa vision étriquée de l’histoire
(la critique de la repentance) et à sa conception restrictive des mobilités
humaines (l’immigration choisie à l’échelle méditerranéenne). Pourtant, dans le
discours fondateur de Toulon, il existe bien une véritable cohérence entre ces
deux registres qui ne sauraient être interprétés comme l’expression d’un « double
discours » ou de schizophrénie présidentielle et qui scellent leur unité
dans ce dialogisme sécuritaire à portée culturaliste.
Nicolas
Sarkozy croit fermement en l’existence objective des
« civilisations » et au danger éminent d’un clash et il veut y
opposer un dialogue réaliste et « civilisateur », au sein duquel la
partie Nord de la Méditerranée viendrait soutenir sa partie Sud, afin qu’elle
ne replonge pas dans la barbarie et l’obscurantisme. Le président de la
République se présente ainsi comme un « Huntington à visage humain », partant du même postulat idéologique
que le célèbre politologue américain (la théorie du clash des civilisations),
mais pour mieux le retourner à des fins pacifiques :
« Notre grand tort est d’avoir longtemps, trop longtemps,
tourné le dos à la Méditerranée. […] Il faut dire les choses comme elles
sont : en tournant le dos à la Méditerranée, l’Europe et la France ont cru
tourner le dos au passé. Elles ont en fait tourné le dos à leur avenir. Car
l’avenir de l’Europe est au sud. Le rêve européen a besoin du rêve
méditerranéen. Il s’est rétréci quand s’est brisé le rêve qui jeta jadis les
chevaliers de toute l’Europe sur les routes de l’Orient, le rêve qui attira
vers le sud tant d’empereurs du Saint Empire et tant de rois de France, le rêve
qui fut le rêve de Bonaparte en Egypte, de Napoléon III en Algérie, de Lyautey
au Maroc. Ce rêve qui ne fut pas tant un rêve de conquête qu’un rêve de
civilisation ».
En ce
sens, Nicolas Sarkozy se sent investi d’une mission historique :
poursuivre l’œuvre civilisatrice de nos glorieux ancêtres.

Civiliser
les « barbares » d’ici et là-bas
Selon Nicolas Sarkozy, la France se devrait donc de renouer avec
son destin impérial, montrant la voie à l’Europe, afin de rallumer les
« Lumières » dans un monde méditerranéen de plus en plus confronté
aux pulsions destructrices et mortifères. La République française pourrait
d’autant mieux assumer cette mission qu’elle partage avec les peuples de la
rive Sud une histoire commune. A ce niveau, la conception des relations
internationales véhiculée par le président de la République prend corps dans sa
vision de l’Histoire, où la colonisation est moins perçue comme projet
d’aliénation et de domination de l’Autre que comme œuvre de civilisation.
Civiliser les « barbares » de la rive Sud de la Méditerranée est
certes une mission du passé mais qui garde tout son sens dans le temps
présent :
« Cessons de noircir le passé. L’Occident longtemps pécha
par arrogance et par ignorance. Beaucoup de crimes et d’injustices furent
commis. Mais la plupart de ceux qui partirent vers le Sud n’étaient ni des
monstres ni des exploiteurs. Beaucoup mirent leur énergie à construire des
routes, des ponts, des écoles, des hôpitaux. Beaucoup s’épuisèrent à cultiver
un bout de terre ingrat que nul avant n’eux n’avait cultivé. Beaucoup ne
partirent que pour soigner, pour enseigner.
On peut désapprouver la colonisation avec les valeurs qui sont
les nôtres aujourd’hui. Mais on doit respecter les hommes et les femmes de
bonne volonté qui ont pensé de bonne foi œuvrer utilement pour un idéal de
civilisation auquel ils croyaient. Il faut respecter ces milliers d’hommes et
de femmes qui toute leur vie se sont donné du mal pour gagner par eux-mêmes de
quoi élever leurs enfants sans jamais exploiter personne et qui ont tout perdu
parce qu’on les a chassés d’une terre où ils avaient acquis par leur travail le
droit de vivre en paix, une terre qu’ils aimaient, parmi une population à
laquelle les unissait un lien fraternel ».
Ici, l’Histoire revisitée par notre président de la République
vaut aussi projet d’avenir, la bravoure des « petits colons français »
devant servir d’exemple aux générations futures.

Génie
gaulois versus polygamie arabe
Le corollaire logique de cette mission historique dévolue à la France est la
poursuite de l’œuvre civilisatrice sur son propre sol face à ces hordes de
« nouveaux barbares » venus du Sud de la Méditerranée qui, par leurs
us et coutumes, menacent les principes fondamentaux de notre civilisation
française et européenne :
« Je
souhaite qu’on ne puisse pas vivre en France sans respecter sa culture et ses
valeurs. Je souhaite qu’on ne puisse pas s’installer durablement en France sans
se donner la peine d’écrire et de parler le Français. Et à ceux qui veulent
soumettre leur femme, à ceux qui veulent pratiquer la polygamie, l’excision ou
le mariage forcé, à ceux qui veulent imposer à leurs sœurs la loi des grands
frères, à ceux qui ne veulent pas que leur femme s’habille comme elle le
souhaite je dis qu’ils ne sont pas les bienvenus sur le territoire de la République française. A ceux qui haïssent la France et son histoire, à ceux qui n’éprouvent
envers elle que de la rancœur et du mépris, je dis aussi qu’ils ne sont pas les
bienvenus ».
On
comprend dès lors que les différents registres du discours fondateur de Toulon
ne sauraient être analysés séparément, participant d’une même matrice
idéologique : l’espace méditerranéen conçu à la fois comme affirmation et
redéploiement du génie européen qui, dans le discours sarkozyen, se réduit bien
souvent au génie français, les autres pays européens étant considérés comme
moins aptes à exercer la mission de civilisation, l’échec du processus de
Barcelone en étant selon Henri Guaino, le conseiller du président, la preuve
vivante :
« La Méditerranée s’est toujours efforcée de retrouver son unité perdue depuis la fin de
l’Empire romain, par la conversion religieuse, la guerre, la conquête. Toutes
ces voies ont échoué. La grande leçon de l’histoire est que cette aspiration
profonde à l’unité ne pourra être satisfaite par une domination d’une partie de
la Méditerranée sur une autre.
Avec
Barcelone, l’Europe a marqué son intérêt pour le Sud mais elle a échoué à
refonder sur d’autres bases le dialogue entre l’Occident et le monde du sud de la Méditerranée. Car ce dialogue était extrêmement déséquilibré. Il consistait, pour l’Europe, à
offrir son aide, à formaliser des rapports de prestataires à clients. On
reproduisait le rapport entre le Nord et le Sud, les dominants et les dominés… ».

La démocratie pour les
Arabes : de la confiture pour les « moutons » ?
Ce nouveau
tiers-mondisme libéralo-conservateur du XXIe, largement inspiré par
le conseiller du président, cache mal pourtant un certain réalisme sécuritaire,
l’esprit conquérant reprenant très vite le dessus sur la volonté réelle de
renverser le rapport de domination :
« Une
autre erreur, ajoute Henri Guaino, a été de vouloir conditionner la
coopération avec la Méditerranée à la résolution des questions politiques. Comme celles-ci étaient insolubles a priori, on n’a pas pu avancer sur les
questions concrètes. Or, la paix, la démocratie, les droits de l’homme sont
l’aboutissement d’un processus de coopération et non la condition de sa mise en
chantier. C’est en avançant sur des coopérations concrètes, de plus en plus
étroites, que l’on peut créer des liens de solidarité entre les peuples ».
En résumé, la future
Union pour la Méditerranée [initialement Union méditerranéenne dans sa version
sarkozyenne] se devra d’éviter les questions qui fâchent au profit d’une
approche purement pragmatique des relations entre les deux rives :
discrétion sur les questions d’immigration, des droits de l’Homme et de la
démocratie et approche édulcorée du problème israélo-palestinien. De ce fait,
les inspirateurs français de l’UPM se retrouvent prisonniers dans leurs propres
contradictions : construire un nouvel espace politique méditerranéen tout
en cherchant à dépolitiser les problèmes fondamentaux qui touchent les
populations.
Quid de la démocratie dans le monde arabe ?
Quid de l’occupation israélienne en Palestine ?
Sur toutes ces
questions, l’UPM a choisi de rester fort discrète, afin de ne pas froisser les
susceptibilités politiques des différents partenaires.
Le rêve civilisateur
des éminences grises du sarkozysme d’Etat se combine difficilement aux
contingences sécuritaires qui les obligent à faire machine arrière et à se
rallier finalement à une version minimaliste et technocratique de l’Union
méditerranéenne qui devient désormais l’UPM, un simple sigle administratif pour
un grand projet de civilisation.
Comme le soulignait
avec ironie le journaliste Pierre Haski, « Sarkozy vend la Méditerranée
au rabais aux Européens ».
D’avoir vu trop grand (relancer un projet civilisateur à l’échelle de la
Méditerranée), le président de la République a dû se contenter du « plus
petit », une version très « technique » et très « froide »
de l’Union méditerranéenne qui n’innove en rien par rapport au processus de
Barcelone, duquel pourtant le président cherchait à tout prix à s’émanciper.
Cette filiation avec Barcelone 1995 est d’ailleurs réaffirmée explicitement par
les signataires de la Déclaration commune du sommet de Paris pour la
Méditerranée, comme si Nicolas Sarkozy avait dû se résigner à n’être qu’un
commis administratif de l’Union européenne et non un bâtisseur d’empire et de
civilisation.
En somme, le projet méditerranéen
se retrouve ramené à des dossiers techniques et à des politiques publiques
transnationales peu ambitieuses et surtout très consensuelles : la gestion
de l’eau, l’énergie solaire, la dépollution de la Méditerranée… En bref :
une Union pour la Méditerranée qui semble davantage soucieuse du sort des
petits oiseaux et des poissons d’eau de mer que des êtres humains, en dépit
d’une réelle volonté de relancer les échanges culturels et intellectuels.
La danse du ventre
comme remède au choc des civilisations ?
On pourra toujours se
consoler en prétendant que si l’Union pour la Méditerranée ne s’intéresse guère
aux travailleurs, aux migrants économiques, aux réfugiés politiques (c’est vrai
que, selon Nicolas Sarkozy, il n’y pas de dictatures dans le monde arabe mais
des régimes démocratiques en apprentissage) et aux citoyens ordinaires, elle
favorisa au moins les échanges scientifiques, universitaires et intellectuels,
la face « noble » de l’immigration en quelque sorte. Le « dialogue
des cultures » se trouve ainsi proclamé comme une priorité de la
nouvelle UPM, exprimant son désir de lutter contre les intégrismes, les
extrémismes et toutes les formes de fanatismes qui menacent la « bonne
entente » entre les deux rives de la Méditerranée :
« [Les
chefs d’Etat ou de gouvernement] soulignent qu’il faut agir sur les facteurs
qui favorisent la propagation du terrorisme sous toutes ses formes, dans toutes
ses manifestations et sans réserve, quels qu’en soient les auteurs, les cibles
et les finalités. Ils rappellent aussi qu’ils rejettent totalement les
tentatives d’associer une religion ou une culture, quelle qu’elle soit, au
terrorisme, et confirment qu’ils sont résolus à tout mettre en œuvre pour
résoudre les conflits, mettre fin aux occupations, lutter contre l’oppression,
réduire la pauvreté, promouvoir les droits de l’homme et la bonne gestion des
affaires publiques, améliorer la compréhension interculturelle et garantir le
respect de toutes les religions et croyances. Ces actions servent directement
les intérêts de tous les peuples de la région Euromed et vont à l’encontre de ceux
des terroristes et de leurs réseaux ».
On peut légitimement
s’interroger sur le sens profond de ce dialogisme interculturel qui est devenu
aujourd’hui la doxa de la plupart des organisations internationales et
transnationales. De ce point de vue, le « dialogue des cultures » et,
sa version plus hard, le « dialogue des civilisations » paraissent
fonctionner davantage comme des vecteurs de brouillage de la lisibilité des
situations autoritaires et inégalitaires, contribuant à une dépolitisation des
responsabilités au profit d’une survalorisation intéressée des facteurs
culturels et religieux, tel un voile posé sur l’autoritarisme et les rapports
de domination Nord-Sud.

Comme le relève très
justement le politologue François Burgat « l’approche et le traitement
culturalistes des tensions internationales, en général, et de la
violence dite ‘terroriste’, en particulier, recèlent ainsi
plusieurs paradoxes. En se coulant dans le moule des appartenances culturelles,
ils peuvent contribuer à crédibiliser les différences culturelles (que les
acteurs sont invités à ‘respecter’ plus qu’à relativiser), qu’ils devraient
tout autant aider à dépasser. L’insistance accordée au registre culturel
participe d’un mécanisme d’occultation des causalités politiques de tensions.
Elle cautionne souvent de ce fait une distribution très unilatérale des
responsabilités (les ‘maladies’ de la culture de l’Autre suffisant à expliquer
les difficultés de notre coexistence avec lui) qui retarde d’autant l’adoption
de solutions réalistes ».
L’UPM ne rompt pas
avec cette approche culturaliste. Bien au contraire, elle la légitime dans le
texte. Encore une manière de nous faire croire que la question
israélo-palestinienne relève du conflit entre deux religions (Islam/Judaïsme)
ou, pire encore, de l’irresponsabilité totale des « méchants
terroristes » du Hamas qui veulent imposer un Etat islamique à l’ensemble
de la Palestine.
***
En définitive, l’Union
pour la Méditerranée apparaît comme un projet mort né, victime des
contradictions inhérentes à la « philosophie » de ses principaux
inspirateurs : Nicolas Sarkozy et Henri Guaino, pour ne pas les citer. La volonté de relancer le rêve
méditerranéen se heurte aux nouveaux impératifs sécuritaires et au dogme de
« l’immigration choisie », dont la France est désormais nouvelle
prêtresse en Europe. Nicolas Sarkozy ambitionnait secrètement de devenir un
Bonaparte du XXIe siècle à la reconquête des rivages Sud de la Méditerranée. Il
sera au mieux un « petit Napoléon » prisonnier du carcan répressif
européen qu’il a lui-même contribué à instaurer et à légitimer auprès de ses
principaux partenaires européens et maghrébins, au risque de transformer
« son » UPM en un élément de curiosité exotique et folklorique de
l’Union européenne sur fond d’idéologie sécuritaire.

Partager sur Facebook