Juifs en terre d’Islam et musulmans en terre d’Israël
12 janvier
L’intitulé de cet
article peut paraître ambitieux et sa rédaction fut effectivement difficile.
Comment, en l’espace de quelques lignes, dresser un portrait à la fois succinct
et clair, de la situation que connurent les juifs en terre d’Islam et de celle
que connaissent actuellement les musulmans en terre d’Israël ? Et cet
objectif, déjà bien ardu, se trouve alourdi par une actualité toujours
plus violente au Proche-Orient, qui rend les réflexions autour de cette
thématique souvent empreintes de préjugés et donc peu propices au débat serein.
Pour autant, dans un contexte où
les relations intercommunautaires se crispent, l’étude de la situation des
minorités en terre d’Islam et en Israël devient urgente et indispensable à une
saine compréhension du conflit. Nous avons donc décidé de proposer au lecteur
un certain nombre de réflexions et d’éléments historiques lui permettant
d’avoir une idée aussi limpide que précise, de ce sujet à l’importance
capitale. Pour ce faire, et dans un souci de concision, nous nous attacherons à
deux moments de l’histoire musulmane, la période andalouse et l’empire ottoman,
avant de revenir sur la situation de la minorité arabe en Israël.
Al-Andalus ou l’époque de la saine coexistence
Les plus sérieux
historiens sont formels : la période d’Al-Andalus (Espagne et Portugal
musulmans de 711 au XIIIe siècle, puis de 1237 à 1492 pour le royaume de
Grenade) fut en grande partie une époque de paix et de grande tolérance qui
permit aux trois religions monothéistes de vivre ensemble dans un climat de
saine cohabitation. A l’heure où l’Europe sombrait dans les ténèbres,
Al-Andalus devenait un centre de rayonnement culturel, intellectuel et
artistique de renommée mondiale.
Les musulmans qui la conquirent
se sont attachés à y aménager un climat de tolérance, notamment à l’égard de la
minorité juive jadis persécutée. Car parmi ceux qui ont le plus profité de la
victoire de Tariq Ibn Ziyed en juillet 711, il y a certainement les juifs de la
Péninsule ibérique. En effet, ces derniers vivaient, à l’époque wisigothe, sous
un régime d’exception, Ervige (roi wisigoth de 680 à 687) se proposait même
d’extirper “la peste judaïque“ de son royaume…
On peut alors saisir
aisément avec quelle logique les musulmans furent accueillis en libérateurs[2]. L’épanouissement des
juifs de la Péninsule commence précisément avec cette rupture historique. Dès
lors, leur nombre s’accroît rapidement par immigration de familles entières
venues d’un peu partout, notamment d’Afrique du Nord et d’Asie. Ces foyers dont
les membres s’adonnent principalement au grand commerce, à l’artisanat et à la
médecine, prospèrent très vite et vivent en paix avec les autres religions du
Livre. Ainsi, « les juifs d’Al-Andalus, qui participaient pleinement de
la cgoogulture arabo-islamique, vécurent pendant le califat ommeyade et la
période des royaumes des Taifas un véritable « siècle d’or »
intellectuel et culturel, qui représente quelques-unes des pages les plus
brillantes du judaïsme médiéval »,[3] relève Mercedes
Garcia-Arenal. De la sorte, les juifs bénéficièrent sous l’administration
musulmane d’une liberté de culte et de pensée jusque-là non égalée. Car, « contrairement
à de nombreux juifs européens et américains par la suite, les juifs andalous
n’eurent pas à sacrifier leur orthodoxie pour s’engager dans la vie politique
et culturelle de leur époque. Les juifs d’Al-Andalus purent perpétuer, et même
enrichir leur héritage judaïque et hébraïque, sans cesser de prendre pleinement
part aux événements culturels et intellectuels. »[4]
Bénéficiant de
libertés et de droits dans de nombreux domaines de la vie, la minorité juive
joua même un rôle important dans la sphère politique. Dans ce dernier domaine,
ils eurent rapidement un grand poids, élément qui leur permit de s’organiser en
communauté et devenir même majoritaires dans quelques grandes villes. Dans la
métropole grenadine, la population juive était si importante au Xe siècle qu’un
chroniqueur arabe avait pu dénommer la ville « la Grenade des
Juifs ». Enfin, Cordoue était depuis longtemps un centre d’études
talmudiques, et à l’ombre des souverains musulmans, les juifs vivront selon
leurs propres lois et auront leur propre jurisprudence[5].
Ainsi, plus
qu’une amélioration de leur condition de vie, le statut de dhimmi[6] (protégés)
représentait donc une véritable aubaine pour les juifs (et également les
chrétiens) d’al-Andalus, même si quelques manquements temporaires à
l’égard de la communauté juive, notamment à Grenade en 1066, viennent nuancer
une image que l’on voudrait parfois peut être trop parfaite. Néanmoins, les
problèmes que les minorités juive et chrétienne rencontrèrent avec les
Almoravides et les Almohades étaient surtout dus à un contexte de très hautes tensions
et de relations de plus en plus tendues, les deux dynasties berbères ayant pour
seule préoccupation de stopper l’avancée des chrétiens au nord, lesquels
cherchaient des partenaires en terre musulmane.
1492 marque à
la fois la découverte d’un Nouveau Monde et surtout la chute d’un autre.
L’année qui verra la reddition de Grenade, verra également l’expulsion massive
des juifs d’Espagne suite au décret d’expulsion promulguée par les Rois
catholiques en ce sombre jour du 21 mars 1492. Ces derniers, avec leurs
coreligionnaires pareillement chassés de l’Italie du Sud, des pays germaniques
et de Provence s’exileront naturellement dans les territoires du Dâr al
islam, en Afrique du Nord et surtout dans l’Empire ottoman. En 1534, les
juifs du Portugal sont également contraints au même départ forcé. Ils
choisirent les mêmes destinations.
L’Empire ottoman ou le refuge salutaire
À peine
arrivés d’une Europe plongée à nouveau dans l’obscurantisme, les juifs trouvent
chez les musulmans de l’Empire ottoman une terre d’accueil favorable à leur
épanouissement économique, culturel et religieux. Désormais, chaque ville
ottomane comptera un certain nombre de communautés juives venues d’Occident.[7] Ceux qui avaient fui
auparavant avaient déjà été accueillis dans un climat de respect au sein de
l’État islamique seldjoukide (1077-1246).
Chez les
Ottomans, Mehmet II (1432-1481), conquérant de Constantinople (devenue
Istanbul) capitale séculaire de l’Empire d’Orient, va assurer de tels avantages
financiers aux juifs que leur ascension sociale sera très rapide et leur
évolution meilleure que celle des autres communautés. Il accorde par exemple
des réductions importantes d’impôts aux communautés vivant à Galata, Balat,
Hasköy et Bahçekapy, leur permettant par ailleurs l’édification de nombreux
nouveaux lieux de culte.
Ainsi,
l’émigration des juifs d’Espagne et du Portugal (Séfarades), d’Europe du Nord,
du Centre et de l’Est (Ashkénazes) se poursuivra durant toute la période de
leur persécution. Sous Bâyezîd II (1448-1512), ils jouissent d’une protection
toute particulière. Un juif en exil déclarera : « Le sultan
Bâyezîd a suivi la voie de ses ancêtres : il a fait du bien aux enfants
d’Abraham et ne les a pas renvoyés. Dans le cas contraire, rejetée d’Espagne,
la mémoire d’Israël issu de Juda aurait disparu. Le sultan Bâyezîd, padischah
turc, informé des sévices du roi d’Espagne à l’encontre des Juifs et constatant
que ceux-ci cherchaient un refuge, a ordonné à ses subordonnés de les
accueillir. »[8]
Quand viendra
le temps pour l’Europe de s’enrichir brutalement grâce aux colonies et à la
production de masse, certains négociateurs européens antisémites feront
pression sur les Ottomans pour écarter les juifs du négoce et du commerce
international. Ces derniers résisteront et les juifs continuent de vivre sans
être inquiétés outre mesure. A l’intérieur du pays, en plus d’un système
judiciaire indépendant et d’une relative liberté de culte, les juifs ont des
représentants assumant des fonctions au niveau de l’État, tandis que de nombreux
médecins juifs au même titre que leurs homologues musulmans sont à la cour au
service des sultans successifs.
Beaucoup
d’écoles, de synagogues et de cimetières israélites continuent d’être
construits grâce notamment à certains grands rabbins et la culture hébraïque
est par ailleurs très développée dans des villes comme Izmir. La ville de
Salonique, dont la population israélite s’élève à plus de 60%, devient au XVIe
siècle la grande métropole juive de l’Empire. Enfin, sous Mahmud II
(1808-1839), l’égalité entre non musulmans et musulmans devient une
préoccupation officielle de l’État (service militaire…),[9] et pendant le grand carnage de la
Seconde Guerre, des associations juives soutiennent depuis Istanbul leurs
coreligionnaires persécutés.
Musulmans en Israël, une minorité prise pour cible
A l’opposé de
la relative tolérance décrite plus haut, la situation des Arabes israéliens qui
vivent au sein de l’Etat d’Israël depuis sa création, le 15 mai 1948 est tout
autre. Depuis cette date, la minorité arabe
a toujours vécu sous le coup de discriminations, l’Etat juif reléguant cette
communauté dans une citoyenneté de seconde zone.
Les Arabes
d’Israël sont les Palestiniens qui n’ont pas fait partie de l’exode forcé de
1948-1949 : 160 000 au départ, ils seront 900 000 en 1994 et
leur nombre s’élève aujourd’hui à 1,5 million, soit 20% de la population
israélienne. Regroupés surtout autour de la Galilée et dans le nord d’Israël,
une grande majorité d’entre eux est musulmane sunnite mais on compte également
15% de chrétiens et 10% de druzes.
Leur situation a toujours été délicate car ils ont constamment été victimes de
politiques discriminatoires, les gouvernements successifs de l’Etat hébreu les
considérant comme des citoyens à la loyauté douteuse.
Jusqu’en 1966
cette population vivait sous l’administration d’un gouvernement militaire qui
les astreignait à de nombreuses restrictions : permis de déplacement,
couvre-feu, assignations à résidence, exclusion du service militaire
obligatoire et développement de la colonisation juive par le biais de
confiscations de terres.
Mise à
l’écart, exclue de certains secteurs professionnels, subissant un taux de
chômage quatre fois supérieur à la moyenne nationale et taraudée par des
questions d’identité dans un pays que la Loi fondamentale définit comme « Etat
juif », la population arabe d’Israël a progressivement identifié sa
lutte à celle de ses semblables vivants dans les Territoires occupés de
Cisjordanie et de Gaza. Le sentiment national palestinien s’est alors forgé et
a même été favorisé par la répression de l’armée israélienne.
Ce fut
notamment le cas, le 30 mars 1976 lorsque les Palestiniens d’Israël
manifestèrent pacifiquement contre les confiscations de terres opérées par
Israël. Une répression sanglante s’ensuivit, faisant 6 morts et des dizaines de
blessés. Cet événement fondateur pour la conscience palestinienne des Arabes
israéliens est depuis lors commémoré chaque année en Palestine et à travers le
monde.
De plus, la
situation de cette population n’a fait qu’empirer et notamment ces dernières
années. L’un des épisodes les plus traumatisants pour cette minorité fut la
répression féroce dont elle fut victime au début du mois d’octobre 2000.
Choqués par la visite provocatrice du général Ariel Sharon sur l’esplanade des
Mosquées, le 28 septembre 2000, et scandalisés par les nombreuses victimes
palestiniennes tombées pendant les premiers jours de la Seconde Intifada (en
trois jours, l’armée israélienne abat 30 personnes et fait 500 bléssés),
les Arabes israéliens sont alors descendus dans la rue en signe de solidarité
avec leurs frères martyrs.
Une nouvelle
fois, le bilan fut très lourd. En quelques jours, les forces anti-émeute et les
unités de choc de la police israélienne tuèrent alors douze citoyens arabes
israéliens et en blessèrent des dizaines d’autres. Et comme pour mieux exprimer
la défiance des autorités israéliennes à l’égard de cette population suspecte,
aucun responsable de la sécurité ni aucun policier ne fut inquiété par la
justice israélienne sur cette affaire.
Depuis cette date, près de 30 palestiniens d’Israël ont encore été tués avec,
au final, la même impunité pour les policiers israéliens.
Aujourd’hui,
rarement la situation des Arabes israéliens n’a été si compromise. Les dernières
élections israéliennes, où les partis arabes israéliens ont été interdits et
qui ont vu la percée du parti xénophobe d’extrême-droite Israël Beitenou
– dont la campagne s’est axée sur l’idée de « transférer »
cette minorité, fait craindre le pire. Israël va ainsi être dirigé par le
gouvernement le plus à droite qu’il n’ait jamais connu.
Alors que le
racisme à leur égard n’a jamais été aussi grand
et que les accrochages et affrontements se multiplient avec les militants
d’extrême-droite et les forces de sécurité,
l’avenir semble très sombre pour cette population que d’aucuns n’osent plus
désigner comme « citoyens israéliens ». Dans un registre
alarmiste, l’historien israélien Benny Morris voit même dans cette population
« un facteur de risque qui menace l’existence de l’Etat d’Israël ».
Cette lecture
en miroir, même partielle, des deux situations permet donc de battre en brèche
certaines idées reçues tout en réhabilitant des vérités trop souvent négligées.
Et à l’heure où beaucoup accusent l’islam et les musulmans de judéophobie voire
d’antisémitisme, ce bref rappel historique peut s’avérer salutaire. Ceux qui
invoquent le dogme de la démocratie israélienne tout en oubliant la force de
l’histoire trouveront là matière à réfléchir…
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