L’UOIF ou le « complexe du CRIF »
13 décembre 2006
L’Union des
organisations islamiques de France (UOIF), créée en 1983, est sans aucun doute
la fédération musulmane de l’hexagone qui suscite aujourd’hui le plus
d’interrogations et de passions chez les politiques, les journalistes, les
éditorialistes et les chercheurs en sciences sociales et même chez les croyants
musulmans de France ! En somme, l’UOIF fascine les esprits français qui
sont, tantôt agacés, tantôt admiratifs, mais rarement indifférents à la success
story d’une organisation islamique qui s’est progressivement imposée comme
la principale interlocutrice des pouvoirs publics en matière de culte et de
gestion courante des « affaires musulmanes », éclipsant du même coup
le lieu de la « mémoire franco-musulmane » qu’a longtemps incarné la
Mosquée de Paris, aujourd’hui totalement dépendante de l’Etat algérien et des
luttes de clans entre les généraux d’Alger[1].
Pourtant, force est de
reconnaître que cette fascination pour l’UOIF – un sigle en quatre lettres
produisant un effet quasi-magique sur les « consciences éclairées » –
s’est rarement traduite par une investigation approfondie sur les productions
et les rouages internes de l’organisation. Mis à part quelques travaux
universitaires (celui de Khadija Darif notamment)[2]
et une enquête journalistique rigoureuse (celle de Xavier Ternisien)[3],
le « terrain UOIF » reste largement inexploré, telle « une
comète islamique », dont le rayonnement attirerait irrésistiblement le
regard de l’observateur mais qui, dans le même temps, le dissuaderait de s’en
approcher par peur d’être brûlé ou foudroyé.
Sortir des analyses simplistes sur l’UOIF :
ni anges, ni démons
Aussi, malgré
l’abondance des discours produits à son propos, l’UOIF est-elle toujours un
« objet politique mal identifié » (OPMI), échappant très largement
aux analyses sociologiques ou, pour être plus précis, aux tentatives de
conceptualisation. Parce qu’elle serait occulte, secrète, insondable, avançant
à visage masqué dans l’espace public français, l’UOIF justifierait un
« discours d’exception », n’ayant que peu de prise avec les
catégories habituellement en usage dans les sciences sociales.
D’une manière générale,
les « analyses » sur l’UOIF ressortissent du registre du dévoilement :
pour ses énonciateurs, il s’agit de mettre en lumière le projet politique des
« fréristes français » - l’association étant souvent considérée comme
la branche hexagonale des Frères musulmans - qui, sous couvert de culte et de
religion, chercheraient, en réalité, à conquérir le pouvoir politique et asseoir
un contrôle quasi-totalitaire sur la communauté musulmane de France, évoquant
ainsi le spectre de la guerre en civile en Algérie.
C’est notamment la thèse
centrale et caricaturale de Fiametta Venner, dont l’essentiel du propos vise
précisément à démasquer le « plan secret » de l’association
islamique : « […] Les dirigeants de
l’UOIF ont des objectifs clairs et une stratégie de conquête. Cette
organisation a des visées politiques en direction des pays arabo-musulmans. Dès
sa création, l’UOIF a voulu faire de la France une base arrière : un lieu où des
militants islamistes pouvaient trouver refuge et où l’on essaie de modifier le
regard que porte l’opinion publique sur leurs pays d’origine. Mais l’UOIF
prétend surtout mettre au pas les musulmans de France »[4].
Sur un
registre moins polémique et plus « scientifique » mais qui procède
également d’une forme de dévoilement, certains spécialistes de l’islam de
France prônent, au contraire, une intégration institutionnelle de
l’association, au nom d’une nouvelle doctrine – elle fut aussi celle de Nicolas
Sarkozy - que l’on pourrait résumer sous la formule « intégrons les
intégristes », faisant écho à la « nouvelle politique
musulmane » du ministère de l’Intérieur sur la nécessité de canaliser le
fondamentalisme islamique en favorisant son institutionnalisation « par le
haut » : « L’UOIF, écrit Franck Frégosi, est incontestablement le représentant des
Frères musulmans en France. Elle incarne le canal historique de cette mouvance,
même si, aujourd’hui, ses dirigeants veulent faire oublier cette filiation
embarrassante. La mise en place du Conseil français du culte musulman, en mai 2003, a largement profité à l’UOIF : ses dirigeants sont devenus des interlocuteurs directs des
pouvoirs publics. Ils ont acquis une forme de légitimité. Mais il valait mieux
les associer à ce processus de consultation que de les en écarter. Désormais,
ils n’ont plus le loisir de critiquer en permanence la gestion de l’islam en
France : ils sont partie prenante à celle-ci »[5].
On pourrait citer,
enfin, un troisième type de thèse, qui relève, lui, de la posture militante et
de la critique interne aux milieux musulmans français, véhiculé principalement
par les élites islamiques issues des nouvelles générations, dénonçant la
« trahison des clercs » et la « notabilisation » des
dirigeants de l’UOIF : « Mais ces ‘nouveaux notables’ ont la
particularité d’être issus de la mouvance réformiste musulmane […]. Une
particularité qui rend leurs compromis(sions) lourdes de conséquences pour le
mouvement associatif musulman, mais aussi et surtout rend difficile un débat
intra-communautaire sur des bases sereines, constructives et franches »[6].
Dans le cadre de cette
analyse, nous n’avons pas l’intention de nier la dimension
« politique » de l’action de l’UOIF. Au contraire, nous considérerons
cette fédération islamique comme un acteur politique à part entière :
elle produit du sens politique pour soi (exister, être reconnue en tant
qu’organisation représentative) et en soi (socialiser, encadrer et
mobiliser la « base musulmane »).
Toutefois, la plupart
des « analyses » sur l’UOIF nous semble limitée par le fait qu’elle
reste prisonnière de schémas d’interprétation extrêmement manichéens sur ce que
devrait être ou ne pas être le « bon islam de France ». D’aucuns
considèrent, en effet, qu’il faut ostraciser les dirigeants de l’UOIF parce
qu’ils seraient dangereux pour la démocratie (F. Venner, C. Fourest, L. Babès)[7],
d’autres qu’il convient, au contraire, de les insérer au « jeu
institutionnel » français (« intégrer les intégristes ») pour
mieux les maîtriser (F. Frégosi)[8] ou d’autres encore qu’il faut
les remplacer par des cadres islamiques plus jeunes et davantage en phase avec
la « base musulmane » (Tariq Ramadan, Yamin Makri…)[9].
Prenant nos distances
avec ces trois interprétations dominantes, nous tenterons de démontrer que
l’UOIF constitue bien un vecteur de politisation de l’islam en France et ceci
d’un double point de vue.
Incarner l’islam de France : une tentation hégémonique
Lors de l’Assemblée générale
du 30 septembre 2005, le président de l’UOIF, Lhaj Thami Breze, définissait
ainsi la mission de son organisation : « La
réalité de l’UOIF se résume par les éléments suivants : L’UOIF comme
référence pour les médias sur les questions relatives à l’islam. L’UOIF comme
organisation reconnue auprès de l’opinion publique et auprès de l’opinion
musulmane »[10].
Il énonce clairement ici
les lignes d’un programme d’action que les spécialistes identifient
habituellement sous les traits d’un « groupe d’intérêt » ou d’un
« groupe de pression », à savoir : un travail permanent de mise
en forme symbolique et matérielle de l’ « intérêt musulman » à
l’échelle nationale et aux échelons locaux ; une consolidation de l’hégémonie organisationnelle
par une oligarchie musulmane qui s’érige en porte-parole du
« groupe » et s’auto-habilite à dire la « norme
islamique », comme l’ a très bien montré Khadija Darif dans son étude
sociologique sur les cadres dirigeants de l’UOIF.
Le principal défi pour
l’UOIF est de transformer le poids démographique des musulmans de France
(nombre de croyants et de pratiquants potentiels) en réalité politique
(influence et visibilité) qui fasse pleinement sens dans l’espace public
hexagonal. Le travail des dirigeants islamiques va donc consister à accélérer
le processus d’islamisation du « groupe latent », en opérant
une conversion du groupe musulman en soi (poids démographique) en groupe
musulman pour soi (poids politique), à l’instar de ce qu’a pu être le
travail « d’ouvriérisation matérielle et symbolique »[11],
mené par les syndicats à l’égard des ouvriers au début du siècle dernier.
Simultanément,
l’organisation doit être capable de se faire reconnaître comme
« représentative » du groupe en question, quitte à ce que cette
représentativité fasse l’objet d’un débat contradictoire. Mais, d’une certaine
manière, la polémique publique, est déjà en soi un signe
d’institutionnalisation du groupe d’intérêt. Les dirigeants de l’UOIF ont
d’ailleurs bien compris cette logique de « représentativité
polémique », répétant souvent l’argument : « Le plus
important c’est qu’on parle de nous ! »[12].
Une capacité
d’adaptation remarquable : islam universitaire à Bordeaux, islam prolétaire à
Lille et demain « islam beurgeois » à Neuilly ?
« Exister »
pour l’UOIF implique d’abord de rassembler au sens matériel du terme,
c’est-à-dire être capable de se doter de structures d’encadrement, de
socialisation et de mobilisation de la « base musulmane », voire
d’instaurer ponctuellement un rapport de force avec les pouvoirs publics au nom
de la défense de « l’intérêt musulman ».
Cette première dimension
– la matérialisation de l’intérêt musulman – renvoie à l’épopée
organisationnelle de l’UOIF qui se décline sous la forme d’un islamic dream
(rêve musulman) que lui envient aujourd’hui de nombreuses associations et
fédérations musulmanes concurrentes. Dans son travail de recherche, Khadija
Darif a bien montré comment l’enracinement de l’UOIF sur le territoire français
s’attelait à une « réussite matérielle » au sens premier du terme,
c’est-à-dire à une structuration territoriale cohérente et performante[14],
à l’image d’une firme commerciale[14]
qui aurait pleinement réussi son implantation dans les différentes régions.
D’où la nécessité de
faire un « détour » par les histoires locales de l’UOIF pour bien
comprendre que sa réussite doit moins à une planification centralisée - un plan
d’islamisation défini préalablement par une « technocratie
islamique » - qu’à une synergie de succès locaux et sectoriels. A
ce niveau, l’UOIF constitue bien une « fédération », au sens où les
associations locales relativement « autonomes » par rapport au siège
national (La Courneuve), ont contribué chacune à leur niveau à asseoir la success
story de l’ensemble du mouvement. En somme, l’épopée de l’UOIF se fonde sur
une synergie d’épopées locales, résultant de la mise en commun d’expériences
islamiques inscrites dans des contextes sociaux et régionaux particuliers.
A Bordeaux, par exemple,
ville pionnière de la fédération, la préhistoire de l’UOIF se confond avec
l’action en milieu étudiant. Ici, la réalité matérielle de l’organisation
islamique, c’est-à-dire la matérialisation du groupe d’intérêt musulman,
renvoie à « l’ambiance universitaire », aux amphis, aux cités
étudiantes et aux « resto U », lieux de prédilection, au sein
desquels les futurs dirigeants nationaux de l’UOIF feront leurs premières
« armes » en matière de militantisme islamique.
Dans le Nord (Lille,
Roubaix, Valenciennes..), autre « région phare » de l’UOIF, la
matérialisation de l’intérêt collectif « musulman » s’inscrit dans
une configuration totalement différente. L’activisme islamique se décline moins
sur les registres universitaire et intellectuel que sur les registres populaire
(les ouvriers) et ethnique (les immigrés majoritairement originaires du Rif au
Nord du Maroc). En somme dans la région de Lille, la future élite islamique a
accompli ses premières expériences militantes dans une réalité prolétarienne
relativement homogène sur le plan ethnique et la concrétisation de son islamic
dream a revêtu des accents populaires « chtimis » (l’islam des
corons et des terrils).
Dans d’autres villes
françaises, moins importantes en termes d’influence, la matérialisation de
l’intérêt musulman, a emprunté les chemins plus modestes de l’association de
quartier, de la salle de prière, de l’action de proximité auprès des anciennes
et des nouvelles générations de pratiquants musulmans, contribuant malgré tout
à la « fabrication » de la future élite islamique à l’échelon local et/ou
national.
En définitive, la
capacité de l’UOIF à s’imposer progressivement comme la porte-parole du
« groupe d’intérêt musulman » dans l’espace public français ne repose
pas sur un processus univoque mais sur une forme de synergie des terroirs islamiques
locaux, ce qui contredit, en partie, l’idée d’une organisation
« totale », voire « totalitaire », porteuse d’un plan de
conquête de l’hexagone. Il s’agit moins d’une matérialisation ou d’une
structuration unitaire, centralisée et homogène de l’intérêt musulman que d’une
mise en réseaux d’expériences locales et régionales.
En retour, la direction
actuelle est contrainte de respecter une forme de pluralité interne à
l’organisation, en accordant une certaine autonomie aux associations affiliées
(environ 200), mode de structuration « souple » que l’on retrouve
dans la plupart des groupes d’intérêt. A ce niveau, l’UOIF ne fait pas
exception : « Plus l’intérêt est complexe (par les agrégations
successives qui sont au principe de sa construction), souligne M. Offerlé,
plus les intéressés potentiels sont nombreux, plus il sera nécessaire de
prévoir ou plutôt de préserver les traces d’une diversité interne produite par
les processus sociaux…Délimitations stables et délimitations labiles au double
sens du résultat momentané des luttes internes et externes de délimitation »[15].
La « francisation » de l’UOIF, étape obligée de la reconnaissance
officielle
« Exister »
pour l’UOIF, c’est aussi accomplir un travail symbolique qui consiste pour la
fédération islamique à se construire un label de représentativité, « faire
labelliser le groupe comme communauté, comme minorité ou comme totalité
potentielle » [16].
Ce processus de
labellisation de l’ « intérêt musulman » induit, d’abord, chez
les dirigeants de l’UOIF une confusion volontaire entre l’histoire particulière
de l’organisation et l’histoire collective du groupe « musulmans ».
L’acte de fondation de l’UOIF (1983) est ainsi identifié par les élites
ittihadies[17]
comme l’acte de naissance de la « communauté musulmane de France »
dans son ensemble. Il s’agit d’une mise en récit rétrospective de l’hégémonie
de l’UOIF et de sa légitimité à parler au nom de tous les musulmans de
l’hexagone, comme s’il y avait un « avant » et un « après »
UOIF dans l’histoire de l’islam de France :
« Le
monde associatif musulman est encore petit à cette époque, certains de ses
responsables vont naturellement se connaître et s’approcher. C’est ainsi que
naît l’Union des Organisations Islamiques en France. Cette naissance va marquer
une étape déterminante dans l’évolution de la communauté musulmane vivant en
France car elle va augurer la naissance de la communauté musulmane de
France ». (Discours de Boubakeur El Hadj Amor, 22ème
Rencontre annuelle des Musulmans de France, Le Bourget, 25 au 28 mars 2005).
Ce travail symbolique de
labellisation suppose, ensuite, une mise en avant de son autonomie
organisationnelle à l’égard des autres associations musulmanes (supposées non
représentatives), des pouvoirs publics mais aussi des Etats d’origine. L’UOIF
véhicule un discours d’autonomie, en se posant comme l’unique défenseur
de l’intérêt général musulman de France, par-delà les intérêts
particularistes, ethniques et régionalistes :
« L’UOIF réfute toute autre démarche n’émanant pas de ces principes.
L’UOIF est une instance indépendante. Elle est guidée dans ses activités,
opinions ou attitudes par le seul intérêt de la communauté musulmane de France
et le souci d’ordre, d’harmonie et de bien être de la société française »
(« L’Union se présente », http://www.uoif-online.com/uoif.php).
La labellisation
implique, enfin, un travail de « nationalisation » de sa rhétorique
officielle, de ses références et de son sigle, registres de
« francisation » qui ne sont pas simplement
« stratégiques » ou « opportunistes » mais aussi
« ressentis », apparaissant comme les produits d’un long processus d’autochtonisation
de l’organisation et de ses dirigeants :
« En
1987 la charte interne de l’UOIF prend le pas et opère un changement majeur
dans les priorités. De ‘la sauvegarde’ et l’accompagnement des musulmans en
séjour en France, celle-ci fixe désormais comme priorité l’accompagnement de la
communauté musulmane de France. C’est à dire l’UOIF va cesser de considérer les
musulmans vivant en France comme des étrangers amenés à la quitter pour les
considérer comme des citoyens français ou amenés à le devenir. Trois années
d’élaboration et de travail sur le terrain vont participer à donner naissance
au concept de musulmans de France. En 1990 les orientations de la charte sont
reportées dans le nom. L‘Union des Organisations Islamiques en France devient
l’Union des Organisations Islamiques de France’ ». (Discours de Boubakeur
El Hadj Amor, 22ème Rencontre annuelle des Musulmans de France, op.
cit.).
Mais ce double travail
de matérialisation et de symbolisation de la « firme
UOIF » n’a pu être pleinement efficace que, parce qu’il a été pris en
charge très tôt par des élites islamiques qui, au prix de nombreux compromis et
tractations internes, sont parvenues à s’imposer comme les « porte-parole
légitimes » de la fédération et, au-delà, de la communauté musulmane de
France.
Eduquer les « Musulmans d’en bas » : une vision élitiste
La consolidation de
l’hégémonie de l’UOIF dans le paysage islamique français est consubstantielle
d’un « blocage monopolistique de la représentation » par des
porte-parole installés. Là aussi, il convient de dépasser les visions
simplistes du « complot islamique » téléguidé par une « élite
frériste » à la solde d’une organisation étrangère. L’UOIF ne dépend
d’aucune puissance étrangère particulière, contrairement à la Grande Mosquée de Paris (Algérie) et à la Fédération nationale des Musulmans de France
(allégeante à Sa Majesté Mohammed VI, roi du Maroc).
La confiscation du
pouvoir de la « base musulmane » par une élite est moins le fruit
d’une stratégie pensée et planifiée que le prolongement « logique »
d’une trajectoire organisationnelle complexe, où se dégage progressivement une
« oligarchie cultuelle » qui identifie son destin personnel à celui
du « collectif musulman ».
En effet, les dirigeants
actuels de l’UOIF vivent leur mandat à la tête de l’organisation non comme une
élection politique ou comme une forme de cooptation institutionnelle mais
d’abord comme une mission quasi-prophétique et divine. Ils se
considèrent comme les bâtisseurs de l’islam de France et la moindre
menace qui pointe sur l’édifice tend à être interprétée comme une menace
collective, mettant en péril l’ensemble de la communauté musulmane française.
La consécration des
dirigeants à la tête de la fédération procède donc moins d’une manipulation ou
d’une « OPA »[18],
que d’une conformation à l’habitus de l’organisation (UOIF) : « accéder
à des postes de responsabilité demande du temps et implique une conformation
aux savoir-faire, aux manière d’être, à l’habitus d’organisation qui les a
élevés. Parce que leurs ressources initiales sont sans commune mesure avec les
ressources collectives auxquelles ils accèdent en tant que porte-parole de
l’organisation qui les a faits. S’ils tiennent l’organisation c’est parce
qu’ils tiennent mais aussi parce qu’ils sont tenus par elle »[19].
Cette autoreprésentation
de leur « mission », largement intériorisée par les simples adhérents
et militants de l’UOIF, permet de comprendre le fait qu’aujourd’hui les
« négociateurs » et les partisans du compromis soient considérés
comme les dirigeants les plus aptes à porter la parole et à défendre les
intérêts du mouvement, marginalisant du même coup les élites islamiques critiques.
De ce point de vue, la défense de l’intérêt musulman n’est pas incompatible
avec le déploiement de logiques clientélistes à l’échelle nationale (ministère
de l’Intérieur) et aux échelons locaux (mairies, conseils généraux, conseils
régionaux…).
Comme le rappelle fort justement le politiste
Jean-François Médard, les logiques de mobilisation collective autour d’un
intérêt (ici la défense de « l’intérêt musulman ») peuvent
s’accommoder aisément de pratiques clientélistes : « Les exemples
ne manquent pas de groupe d’intérêt qui entretiennent des relations
privilégiées avec des partis ou des administrations. Ces relations gagneraient
à être interprétées dans une optique clientéliste »[20].
La réception du Bourget
ne sera jamais le dîner du CRIF : tant mieux !
L’UOIF, organisation
spirituelle, religieuse et communautaire, a rêvé un temps de devenir le
« CRIF des Musulmans de France » (le CRIM !) qui, lui,
rappelons-le, est une organisation laïque respectable à ses débuts mais qui a
progressivement évolué comme une « seconde ambassade d’Israël en
France » au mépris d’ailleurs des intérêts de la communauté juive de
l’Hexagone et de la lutte toujours nécessaire contre l’antisémitisme.
C’est d’ailleurs cette
voie que voulait lui faire emprunter Nicolas Sarkozy, candidat permanent à la
présidence de la République. En effet, le ministre de l’Intérieur n’a jamais
caché ses intentions de « créer » un équivalent musulman au CRIF et
il semble qu’il ait jeté son dévolu sur l’UOIF pour jouer ce rôle
d’interlocuteur communautaire, selon le « bon principe » du partage
sarkozien : les Juifs au CRIF, les Musulmans à l’UOIF ! C’est
d’ailleurs dans cette perspective que le candidat permanent à la présidence de
la République a organisé un dialogue quasi-officiel entre les deux organisations,
comme si chacune d’elle représentait respectivement leur
« communauté ».
Mais précisément,
c’était mal connaître l’histoire et les structures de l’UOIF, dont la fonction
première n’est ni diplomatique, ni politique (même si ces deux dimensions ne
sont pas totalement absentes de son activité) mais d’abord religieuse. L’UOIF
est une fédération d’associations musulmanes gérant des lieux de prière et des
mosquées et non une nébuleuse de « laïcs musulmans », cherchant à se
bâtir une pseudo-représentativité communautaire.
Pourtant, force est de
reconnaître que certains dirigeants de l’UOIF ont nourri secrètement l’espoir
d’être reconnu un jour comme une sorte de « CRIF musulman », à la
fois craint et admiré par nos hommes et femmes politiques qui, chaque année, se
pressent à son « dîner gala » (le fameux « dîner du
CRIF »), au risque même de se faire humilier par le président en exercice,
Roger Cukierman, leur distribuant « bons points » et
« réprimandes » en fonction de leur degré de soutien à l’Etat
d’Israël.
A cet égard, on
peut dire que l’UOIF a été paradoxalement sauvée par son échec. En
effet, quels hommes ou femmes politiques français oseraient se montrer
aujourd’hui au Bourget (même si le couscous et le thé à la menthe y sont
succulents !), au risque de passer pour un soutien politique des
« barbus », des « fondamentalistes » ou des
« intégristes » musulmans, pour reprendre les catégories
fantasmatiques en usage sur l’UOIF ?
Force est de constater,
qu à l’exception notoire de Nicolas Sarkozy, ce sont souvent les « seconds
couteaux » des partis politiques qui franchissent les portes du
« Bourget musulman ». Et, c’est peut-être paradoxalement de cet échec
politique que les futurs dirigeants de l’UOIF tireront leur force
organisationnelle à l’avenir : poursuivre patiemment leur œuvre de bâtisseurs
anonymes de l’islam de France, sans prétendre à aucune représentativité
politique dans la communauté musulmane. La réception hallal du Bourget ne sera
probablement jamais le « dîner-gala » hypermédiatique du CRIF :
c’est sûrement une providence du Ciel, sinon un cadeau de la République !
Notes
[1] BOYER Alain, L’Institut
musulman de la Mosquée de Paris, Paris, CHEAM, 1992.
[2] A notre connaissance,
le seul travail sociologique sur l’UOIF qui se fonde sur une enquête de terrain
est celui de DARIF Khadija, Bricolages identitaires des Musulmans dans
l’espace politique français : cas de l’UOIF, mémoire de DEA de science
politique, option « Monde arabe et musulman », sous la direction de
Vincent Geisser, Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence, 2004.
[3] TERNISIEN Xavier, La France des mosquées, Paris, 10/18, 2004. Du
même auteur : Les Frères musulmans, Paris, Fayard (coll. « Les
dieux dans la Cité »), 2005.
[4] VENNER Fiametta,
entretien avec Jacqueline Remy et Boris Thiolay, « La face cachée de
l’UOIF », L’Express, 2 mai 2005. Cf. aussi son ouvrage : OPA sur l’islam de France. Les ambitions de l’UOIF, Paris, Calman-Lévy, 2005.
[5] FREGOSI Franck, « Mieux vaut les associer que les écarter »,
entretien dans L’Express, 2 mai 2005.
[6] MAKRI Yamin, « Les
‘nouveaux notables’ de la République », www.oumma.com, 25 avril 2005.
[7] VENNER Fiametta, OPA sur l’islam de France. Les ambitions de l’UOIF, op. cit. ; FOUREST Caroline, « Les
lepénistes de l’islam », Libération, 21 décembre 2004 ; BABES
Leïla, « L’UOIF, une minorité radicale », L’Humanité, 25 mars
2005.
[8] FREGOSI Franck, « Mieux vaut les associer que les écarter »,
entretien dans L’Express, 2 mai 2005.
[9] MAKRI Yamin, « Les
‘nouveaux notables’ de la République », www.oumma.com, 25 avril 2005. Cf.
aussi la déclaration critique de Tariq Ramadan sur l’UOIF citée par TERNISIEN Xavier, Le Monde, 5 avril 2003.
[10] BREZE Lhaj Thami, discours à l’assemblée générale de l’UOIF, 30
septembre 2005, http://www.uoif-online.com/uoif.php.
[11] OFFERLE Michel,
Sociologie des groupes d’intérêt, op. cit., p. 59.
[12] C’est un argument que
nous avons souvent entendu dans la bouche des dirigeants nationaux et locaux de
l’UOIF, lorsque nous les interrogions sur les éventuels effets négatifs (discrédit,
ostracisme…) de la stigmatisation médiatique dont ils faisaient l’objet.
[13] DARIF Khadija,
Bricolages identitaires des Musulmans dans l’espace politique français :
cas de l’UOIF, op. cit.
[14] HAENNI Patrick, L’Islam de marché. L’autre révolution conservatrice, Paris, République des Idées-Seuil, 2005.
[15] OFFERLE Michel,
Sociologie des groupes d’intérêt, op. cit. p.68.
[16] OFFERLE Michel,
Sociologie des groupes d’intérêt, op. cit., p. 66-67.
[17] Ittihad est la
traduction arabe d’Union. Les membres de l’UOIF sont parfois qualifiés
d’ « ittihadistes » (unionistes).
[18] VENNER Fiametta, OPA sur l’islam de France. Les ambitions de l’UOIF,
op. cit.
[20] MEDARD Jean-François,
« Le rapport de clientèle : du phénomène social à l’analyse
politique », Revue française de science politique, année 1976, vol.
26, n° 1, p. 126.
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