La mystique musulmane d’après l’œuvre de Muhammad Hamidullah (1908-2002)
26 août
Dans la première
partie de cet article, nous avons vu les distinctions effectuées par M.
Hamidullah concernant les différents domaines de l’autorité exercée par le
Prophète : politique, cultuel et enfin spirituel. Ce dernier domaine est
précisément celui de la mystique. Comme dans la première partie, nous ferons
une grande place aux citations de M. Hamidullah.
Un des
premiers points qu’il convient d’évoquer lorsque l’on traite de la mystique est
celui de la diversité des prédispositions et des vocations :
« La
conception de Dieu diffère selon les individus : un philosophe ne
L’envisage pas de la même manière que l’homme de la rue. Le Prophète Muhammad
admirait la ferveur de la foi des gens simples, et donnait souvent l’exemple de
‘‘la foi des vieilles femmes’’, inébranlable et pleine de conviction sincère.
La jolie petite histoire de l’éléphant et du groupe d’aveugles est bien
connue : Ils n’avaient jamais entendu parler d’un éléphant. A son arrivée,
un jour dans leur village, chacun d’eux s’approcha de l’étrange animal.
Quelqu’un parvint à mettre la
main sur sa trompe, l’autre sur son oreille, un autre sur sa patte, un
quatrième sur sa queue, etc. Au retour, ils échangèrent leurs impressions et
chacun décrivit l’éléphant à sa façon et selon son expérience personnelle, à
savoir que l’éléphant était comme une colonne courbée (trompe), comme une aile
(oreille), comme une pierre polie (défenses), mince et cylindrique
(queue)...Chacun avait raison mais aucun ne savait toute la vérité, laquelle
était au-delà de leurs capacités perceptives.
Si nous remplaçons
les aveugles de cette parabole par les chercheurs du Dieu invisible, nous
pouvons facilement nous rendre compte de la véracité relative des expériences
individuelles. Un certain mystique du début de l’Islam remarquait : ‘‘Il y
a une vérité sur Dieu connue des hommes de la rue, une autre connue des
initiés, une autre propre aux prophètes inspirés, et une autre, enfin, connue
de Dieu seul.’’
Dans l’exposé
donné plus haut, attribué au Prophète Muhammad, il y a assez d’élasticité pour
satisfaire aux besoins des différentes catégories d’hommes, des gens instruits
comme des ignorants, des intelligents comme des simples, des poètes, des
artistes, des juristes, des théologiens et de tout le reste. » (Initiation
à l’Islam, § 135)
La parabole de
l’éléphant et du groupe d’aveugles – citée par Ghazâlî et Rûmî entre autres –
souligne la relativité de la connaissance humaine. Dans ce paragraphe, M.
Hamidullah invite donc son lecteur à prendre conscience des limites de sa
connaissance et a fortiori de sa connaissance de Dieu. Dans ce domaine,
les hommes sont diversement disposés et le Prophète a clairement établi une
hiérarchie spirituelle entre eux :
D’après Ibn ‘Abbâs : « Le
bas monde est illicite pour les gens de l’Au-delà, l’Au-delà est illicite pour
les gens du bas monde, et les deux – bas monde et Au-delà – sont illicites pour
les gens de Dieu. »
(Cité par Daylamî. Hadith valide)
De même, le Coran
établit une hiérarchie équivalente en distinguant trois catégories
d’hommes :
-
‘‘les gens de la gauche’’ (ashâb al-mach’ama) qui sont
voués à l’Enfer : ils sont « nombreux parmi les premières
générations et nombreux parmi les dernières générations. »
-
‘‘les gens de la droite’’ (ashâb al-maymana) lesquels sont
promis au Paradis : ils sont « nombreux parmi les premières
générations et nombreux parmi les dernières générations. »
-
‘‘les Précesseurs’’ (al-sâbiqûn) dont le Coran nous dit
qu’ils sont les ‘‘Rapprochés de Dieu’’ (al-muqarrabûn) : ils sont « une
multitude parmi les premières générations et rares parmi les dernières
générations. »
Les initiés dont
parlent M. Hamidullah sont les mystiques de l’Islam et ils sont désignés dans
le hadith précédent par l’expression ‘‘gens de Dieu’’ (ahl Allâh) et
dans le Coran par ‘‘Rapprochés de Dieu’’.
* * *
A la lecture du
paragraphe précédent, on peut s’interroger sur la nature de la proximité de
Dieu dont parlent le Coran et le Hadith :
« Les
questions de ce domaine sont du ressort du mysticisme.
L’équivalent de ce terme en Islam a plusieurs synonymes :
-
Ihsân : Le Prophète l’a défini dans les
termes suivants : ‘‘L’Ihsân (ou embellissement de tout) est que tu
adores Dieu comme si tu le voyais...’’
-
Qurb : ou rapprochement avec le Seigneur.
-
Tarîqa : ou chemin du voyage vers Dieu.
-
Sulûk ; ou voyage vers Dieu.
-
Tasawwuf : qui signifie étymologiquement
‘‘se vêtir de lainage’’. Ce dernier terme est devenu on ne sait pourquoi le
plus courant.
Il est exact que les mystiques
musulmans – tout comme ceux d’autres civilisations – n’aiment pas divulguer
leurs pratiques et leurs particularités en dehors du cercle restreint de leurs
disciples ou confrères. Non pas qu’il y ait là des secrets scandaleux, mais
probablement parce que les gens du commun ne comprennent pas pourquoi on se
donne de la peine, « inutilement », en renonçant à bien des choses
délicieuses de la vie, et aussi parce qu’ils n’ajoutent pas foi aux expériences
personnelles mystiques. Donc, mieux vaut cacher tout cela à ceux qui n’ont pas
la capacité de l’apprécier. Incidemment, il arrive que le secret et le mystère
entourant une chose la rende plus chère aux yeux de ceux qui, tout en
l’ignorant, la cherchent. »
(Initiation à l’Islam, § 201-202)
L’attitude des mystiques de
l’Islam est celle que recommanda le Prophète lorsqu’il enjoignit les Compagnons
à ne pas dépasser les capacités de compréhension de leur entourage :
D’après ‘Alî b. Abî Tâlib : « Parlez
aux gens en fonction de leur connaissance : aimeriez-vous que l’on traite
Dieu et Son Envoyé de mensonge ? »
(Cité par Bukhârî. Hadith authentique)
La
connaissance spirituelle dont jouissent les mystiques n’est évidemment pas le
fruit d’une étude ou d’un apprentissage : elle résulte d’une inspiration
que Dieu octroie au cœur qui, s’étant purifié, est devenu capable de recevoir
une lumière divine :
« Il y
a aussi l’ilham, que nous pouvons traduire par ‘‘inspiration divine’’. Des
choses sont suggérées au cœur (esprit) d’un homme dont l’âme est suffisamment
développée dans les vertus de justice, de charité, de désintéressement, de
bienveillance envers autrui. Les saints de toutes les époques, de tous les pays
ont joui de cette grâce. Lorsque quelqu’un se consacre à Dieu et cherche à
s’oublier, il y a des moments, de très courte durée certes, où la présence
divine brille comme un éclair, état dans lequel on comprend sans effort ce
qu’aucun effort n’aurait réussi à faire comprendre. L’esprit humain – ou son
cœur, comme disaient les anciens – est ainsi éclairé et, par conséquent, il a
un sentiment de certitude, de contentement et de prise de conscience de la
vérité. C’est Dieu qui le guide et le contrôle dans ses pensées tout comme dans
ses actions... »
(Initiation, § 141)
Pour tenter de
définir simplement en quoi consiste la voie mystique en Islam, Hamidullah
s’exprime en dans termes suivants :
« Faute
d’un meilleur terme, on peut dire que le mysticisme est la méthode du meilleur
comportement individuel : la façon dont on acquiert le contrôle de
soi-même, la sincérité, la réalisation de la présence constante de Dieu dans
nos actes comme dans nos pensées, un effort pour aimer Dieu, toujours
davantage. »
(Initiation,§ 207)
Cette façon de
s’exprimer est très proche de ce qu’a dit Ghazâlî
de la voie mystique :
« Je
suis resté en retraite dix ans : j’eus, durant cette période, le dévoilement de
choses innombrables. Il me suffira de déclarer que les Soufis cheminent dans la
seule Voie qui mène à Dieu le Très-Haut : leur chemin est le meilleur des
chemins et leur voie la meilleure des voies. Ils se comportent de la manière la
plus pure...
Leurs actions comme leur
repos, intérieurement comme extérieurement, sont tirés de la source de la
lumière prophétique ; il n’y a point d’autre lumière à la surface de la terre
pour s’éclairer. »
(Munqidh, p.100)
Afin de saisir
ce que peut être une ‘‘illumination intérieure’’, Hamidullah cite Walî Allâh
al-Dihlawî (m. 1762) :
« Parlant
des ‘‘secrets de la prière’’, le grand mystique Wali Allah ad Dihlawîy
s’exprime ainsi :
« Sache que l’homme
est parfois enlevé comme un éclair auprès de l’enceinte de la sainteté
(présence divine), et se trouve adhérent, avec le plus grand attachement
possible, au seuil de Dieu. Là, descendent sur cet homme des transfigurations
divines, qui dominent son âme. Il y voit et sent des choses que la langue
humaine est incapable de décrire. L’état-éclair une fois passé, l’homme revient
à sa condition précédente, et se trouve tourmenté par cette perte de l’extase.
Il essaie donc de
rejoindre ce qui lui échappait, et il se met dans sa condition d’ici-bas, la
plus proche de la condition d’absorption dans la connaissance de Dieu. C’est la
condition du respect, du dévouement et de la conversation presque directe avec
Dieu, condition qu’accompagnent les gestes ainsi que les paroles appropriées.
La prière consiste essentiellement entre trois éléments : d’abord le
sentiment d’humilité devant la présence majestueuse de Dieu, ensuite la
reconnaissance de cette supériorité divine et humilité humaine, par des paroles
convenables, et enfin l’adoption pour son corps et tous ses organes de la
posture de respect nécessaire...
Pour rendre hommage à
quelqu’un, on se lève et l’on se tourne vers l’objet de son respect et de son
invocation. Plus respectueux encore, l’homme s’incline et baisse la tête par
révérence... le faîte et le sommet de l’humilité est de baisser la tête – qui
concentre, en son plus haut degré, le « moi » de la conscience – si bien
qu’elle touche le sol devant l’objet du respect... Comme l’homme n’atteint
l’apogée de son évolution spirituelle que graduellement, il est évident qu’une
telle ascension doit traverser ces trois étapes : une prière complète
comportera les trois postures à savoir : rester debout, s’incliner et
poser le front sur le sol en présence de Dieu – tout cela pour acquérir
l’évolution nécessaire de l’âme, en vue de sentir la sublimité divine et
l’humilité devant Dieu » (Hujjatallah al-Bâlighat, tome
1, § Secrets de la prière). »
(Initiation, § 165)

- M. Hamidullah lors d’un colloque (Turquie)
Pour conclure
la section qu’il consacre à la mystique M. Hamidullah donne cette définition
reprenant l’essentiel des idées qu’il a développées : « Le
mysticisme ou la culture spirituelle en Islam se propose la diminution du Moi
et la réalisation toujours grandissante de la présence divine. » (Initiation,
§ 222)
On l’aura
compris à la lecture des extraits cités dans cet article, M. Hamidullah
privilégiait la simplicité dans le discours sans jamais être superficiel :
il abordait les domaines les plus profonds de l’Islam tout en restant
accessible. On a parfois reproché à ses écrits une certaine lourdeur
stylistique. C’est oublier, d’une part, que le français n’était pas sa langue
maternelle, et, d’autre part, qu’il cherchait à être compris du plus grand
nombre : en lui, l’érudit n’étouffait jamais le pédagogue.
Finalement,
son œuvre est à son image : à la fois discrète et profonde. Gageons que
ses ouvrages continueront encore longtemps à éclairer des lecteurs soucieux à
la fois d’érudition mais aussi d’authenticité.
Selon Hamidullah, le mérite de Ghazâlî (m. 1111) est
d’avoir été un « grand théologien et mystique dont l’esprit clair
montra quel genre de philosophie est compatible à la fois avec l’Islam et la
raison. »
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