Le Mahdi et ses Conseillers d’Ibn ‘Arabi : une sagesse pour la fin des temps.
10 novembre 2006
De nombreux hadiths du Prophète, cités dans des
recueils faisant autorité, nous présentent cette grande figure spirituelle
attendue à la fin des temps qu’est le Mahdi. Même s’il est difficile de
définir avec précision sa mission et son rôle spirituel, les hadiths nous
permettent de comprendre qu’il sera à la fois un chef temporel de la communauté
musulmane et un guide spirituel chargé d’éclairer les croyants à une époque où
les ténèbres, la confusion et l’injustice domineront. Il aura à lutter contre
l’Antéchrist (al-Dajjal) qui tentera de régner en maître tout
puissant jusqu’au retour de Jésus :
Le
Mahdi sera donc un calife divinement inspiré et selon les termes du
Prophète :
Le Mahdi attendu à la fin des temps a toujours
fait l’objet d’une attention particulière en Islam : A travers les
siècles, il a nourri la piété populaire autant que la réflexion des
théologiens. Mais ce sont, sans conteste, les mystiques et les maîtres
spirituels qui nous offrent les exposés les plus précieux.
Le
rôle spirituel du Mahdi, décrits dans de nombreux hadiths, ne pouvait
manquer d’inspirer celui qui fut nommé al-Chaykh al-akbar, le maître
spirituel par excellence. En effet, Ibn ‘Arabi (1165-1240) consacre un
chapitre entier de son immense ‘‘Somme spirituelle’’ al-Futuhat
al-makkiyya au rôle qu’assumeront, aux côtés de Jésus, le Mahdi et ses
Conseillers à la fin des temps.
Ce
sont donc à la fois l’importance du sujet et la qualité de l’auteur qui nous
ont décidés à traduire et présenter ce chapitre qui occupe une place importante
dans les Futuhat et dont certains passages sont cruciaux pour
la compréhension de l’œuvre d’Ibn ‘Arabi comme nous le montrons dans
l’introduction (p.10 à 26).
Comme toujours dans l’œuvre d’Ibn ‘Arabi, les
interprétations les plus profondes ont leur ultime justification dans le Coran
et le Hadith. En retour, l’exégèse du grand mystique restitue aux deux sources
fondamentales de l’Islam leur ampleur et leur profondeur. C’est ainsi que dans
ce chapitre des Futuhat, Ibn ‘Arabi déclare que tout son
enseignement a ses racines dans les profondeurs et les lumières du Coran :
« Ainsi, tout ce dont nous parlons dans
nos assemblées et nos œuvres écrites provient de la Présence du Coran et
de ses trésors : J’en ai reçu la clé de la compréhension et le soutien
spirituel qui lui est propre (al-imdad minhu). Tout cela afin de ne
pas sortir du Coran car rien de plus élevé ne peut être accordé : Seul en
connaît la valeur celui qui y a goûté, qui en a contemplé la demeure
initiatique (manzil) comme un état
intérieur et à qui le Réel parle [en lui projetant des versets] sur l’intime de
son être (fi sirrihi). »
Pour
saisir ce qui fonde la possibilité de dépasser le simple sens littéral du
Coran, il faut méditer un important hadith qui occupe une place discrète mais
centrale dans l’enseignement d’Ibn ‘Arabi :
إِنَّ
لِلْقُرْآنِ
بَطْناً
وَظَهْراً
وَحَدّاً
وَمَطْلعاً .
رواه
ابن حبان في
صحيحه .
« Le Coran a un intérieur (batn) et un extérieur (zahr), une limite (hadd)
et un point d’ascension (matli‘). »
(Cité par Ibn Hibban dans son Sahih)
Ainsi,
pour Ibn ‘Arabi, chaque verset a, d’une part, un sens extérieur clair et
accessible à tout croyant et, d’autre part, des sens intérieurs qui ne se
révèlent qu’à celui qui chemine vers le Réel (al-Haqq). Ce hadith – et
en particulier la notion de matli‘ – est le fondement scripturaire des
interprétations spirituelles d’Ibn ‘Arabi et il est le garant de l’orthodoxie
de sa démarche.
Dans un
souci de clarté et afin de mettre en lumière certains enseignements de ce sage,
nous avons voulu, dans la mesure du possible, souligner les relations qui lient
le texte d’Ibn ‘Arabi au Coran, ce qui explique l’abondante annotation.
D’autre part et pour permettre au lecteur d’approfondir la lecture du chapitre
des Futuhat que nous présentons, nous avons ajouté en annexe
la traduction inédite de textes relatifs au Mahdi et à la fin des temps, appartenant
à des maîtres spirituels de l’école du Chaykh al-akbar : deux
passages du commentaire du Coran (al-Ta’wilat) de ‘Abd
al-Razzaq al-Qachani (m. 1329), un passge d’al-Insan
al-Kamil de ‘Abd al-Karim al-Jili (m. 1428) et enfin
deux mawqif de l’Emir ‘Abd al-Qadir (m. 1883).
Un des messages importants qu’Ibn ‘Arabi transmet
dans ces exposés est l’affirmation qu’un des rôles spirituels du Mahdi
consistera à ramener l’Islam à sa simplicité originelle par delà les méandres
des élaborations théologiques qui se sont développées au fil des siècles :
« Il manifestera la religion telle qu’elle est
véritablement de sorte que si l’Envoyé de Dieu (ص) était en vie, il exercerait l’Autorité en
conformité avec la religion ainsi entendue. Il mettra fin à toutes les écoles
juridiques sur terre : seule demeurera la ‘‘religion pure’’ (al-din
al-khalis). Ses ennemis seront les théologiens qui suivent aveuglément
les gens de l’effort jurisprudentiel (ahl al-ijtihad) lorsqu’ils verront que l’Autorité sera exercée en
contradiction avec [certaines] positions de leurs Imams… Le commun des
Musulmans se réjouira davantage de sa venue que ceux qui possèdent une fonction
officielle. »
C’est un fait remarquable qu’aujourd’hui –
et ce depuis plus d’un siècle – l’Islam est traversé par un certains nombres de
courants prétendant opérer un retour au souffle originel de cette religion. Il
faut avouer que les tentatives pour enjamber les siècles et faire retour à ce
que d’aucuns pensent être ‘‘l’Islam du Prophète’’ n’ont abouti bien souvent qu’à
appauvrir l’Islam et à le vider de sa substance. En voulant purger l’Islam
traditionnel sans discernement spirituel et sans sagesse, les mouvements
religieux et politiques se réclamant de l’Islah ou du salafisme
risquent de s’égarer et de tomber dans l’obscurantisme.
C’est
évidemment dans une perspective tout autre que se situe l’œuvre du Mahdi selon Ibn ‘Arabi : Le Mahdi et ses
Conseillers sont des sages accomplis bénéficiant d’une inspiration spirituelle
de force majeure et leur influence résulte avant tout de leur rayonnement
spirituel. Ce rayonnement est, selon Ibn ‘Arabi,
l’expression de leurs vertus : pureté d’intention, absence d’ambition et
détachement total et, enfin, certitude inébranlable (yaqin).
Au moment de conclure, il me paraît utile de rappeler qu’Ibn
‘Arabi annonce très clairement, dans l’un de ses premiers ouvrages intitulé ‘Anqa’ mughrib (le Phénix
stupéfiant), que tout son enseignement doit être compris à la lumière de la
correspondance entre le macrocosme et le microcosme humain :
« Lorsque j’évoque dans mon livre que voici, ou
ailleurs, un des événements du monde extérieur, mon but est uniquement de
l’établir fermement à l’oreille de celui qui écoute puis de le mettre en regard
de ce qui, en l’homme, correspond à cela. »
Cela
nous permet de comprendre que dans l’enseignement des maîtres, le Mahdi
est une figure spirituelle à la fois historique et symbolique : sa
présence préexiste à son avènement extérieur parce qu’elle est avant
tout un événement intérieur.
En des temps où les attentes messianiques des uns et
des autres suscitent parfois des réactions fébriles, où la tentation du repli
sur soi et la crainte des événements à venir poussent à des positions extrêmes,
nous formons le vœu que cette traduction puisse humblement aider quelques uns à
recevoir un peu de la paix et de la profonde sérénité qui traversent l’œuvre
d’Ibn ‘Arabi.
Le Mahdi et ses Conseillers (Une sagesse pour la
fin des temps) est paru aux éditions Mille
& une lumières.
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