Le foulard est-il compatible avec un mouvement révolutionnaire, féministe et laïque ?
15 février
A propos de la candidature sur les listes du NPA d’une militante portant le foulard, et des
débats qu’elle suscite
Ce texte a
pour objectif de montrer que le débat contemporain sur la position que doit
adopter le Nouveau Parti Anticapitaliste, quant aux militants revendiquant une
croyance religieuse, ne pourra prendre une direction constructive que si
certaines certitudes sont abandonnées au profit d’une approche non
essentialiste des phénomènes en rapport avec la religion musulmane. On peut
résumer dans un premier temps les débats qui agitent le NPA1 à la question
suivante, mais d’autres questions en découlent : est-il envisageable qu’une
femme portant un foulard s’engage dans un mouvement révolutionnaire, féministe
et laïque ?
Un premier
niveau de réponse est apporté par la plus simple observation de la réalité : il
est possible pour des femmes portant le foulard de s’engager dans un tel
mouvement puisque certaines s’engagent au NPA. Du point de vue de ces femmes,
la dimension religieuse de leur identité n’interdit pas ce type d’engagement
militant. C’est donc que le problème posé n’est pas celui du possible
engagement de ces militantes, mais celui de l’opinion de membres du NPA sur la
possible compatibilité entre les valeurs et principes dont ils supposent que le
foulard est le symbole, et les valeurs qu’ils pensent attachées à l’engagement
révolutionnaire, féministe, et laïque. Il est donc nécessaire de s’attarder sur
ce que le foulard symbolise, et sur les implications de ce symbole dans le
champ politique.
Le foulard : symbole de quoi ?
Le débat
sur l’oppression dont le foulard serait l’indice visible mélange trop souvent
deux niveaux qu’il est nécessaire de distinguer : celui du choix ou de l’imposition
du port, et celui des valeurs d’oppression des femmes qu’il symboliserait. Si
le port du foulard est imposé par un autre individu, il s’agit d’une violence
concrète, et non seulement symbolique, et elle doit être combattue en tant que
telle, au nom du droit de disposer de son corps. On situe souvent dans le même
ordre d’idée les cas de femmes décidant de porter le foulard, au nom de
l’argument que ce choix s’inscrit dans des contraintes sociales et ne serait
donc pas l’expression d’un réel libre arbitre. L’affirmation n’est certainement
pas fausse : il faut même admettre qu’elle est valable pour l’ensemble des
représentations et des pratiques sociales. Si le « sentiment de liberté »
est produit par l’impossibilité de reconstruire en tout instant la genèse des
dispositions qui nous poussent à agir, il n’en reste pas moins qu’un acteur
social est nécessairement le produit de ses multiples déterminismes. La
complexité de l’agencement au niveau individuel de ces dispositions héritées
rend difficilement prévisibles les comportements des acteurs, cette marge
d’incertitude étant communément traduite par les idées de « libre
arbitre », de « liberté » etc.2... il n’en reste pas moins que ce
sentiment, s’il ne doit être considéré pour plus que ce qu’il est, ne peut être
négligé. Les femmes qui décident de porter un foulard choisissent, même si ce
choix est produit par leur socialisation au sein d’une structure sociale
particulière. De ce point de vue, il a la même valeur que n’importe quel choix
effectué par n’importe quel acteur social.
Le deuxième
niveau de cette question concerne les valeurs d’oppression des femmes que
symboliserait le port du foulard. Il y a deux façons de s’intéresser à cela :
soit on estime que le foulard ne peut être considéré comme symbole d’autre
chose que des valeurs que lui attachent les femmes qui le portent, et en ce cas
il représente la somme de toutes les raisons invoquées pour expliquer son port,
il ne représente donc plus rien ; soit on considère au contraire que le foulard
est porteur en lui même de valeurs particulières, ce qui fait de celles qui le
portent des militantes de fait de ces valeurs. On rencontre de nombreux
exemples de cette approche essentialiste du port du foulard, pouvant aller
jusqu’à assimiler ce symbole à un soutien implicite à des régimes
réactionnaires théocratiques : c’est ce que fait Annie Sugier quand elle écrit
que « le NPA se solidarise avec les pires dictatures, au premier rang
desquelles la République islamique d’Iran qui, rappelons-le, dès
février 1979 au lendemain de son arrivée au pouvoir, imposa le voile aux
femmes, malgré l’opposition farouche dont des milliers d’entre elles firent
preuve. »3 Cette position est difficile à
débattre réellement car elle ne repose sur aucune démonstration possible, et ne
le prétend d’ailleurs même pas. En effet, hormis l’hypothèse selon laquelle
l’ensemble des femmes portant le foulard affirmeraient se reconnaitre dans les
valeurs prônées par le régime iranien, on ne peut montrer la relation présentée
comme évidente entre le foulard et l’Iran, ces affirmations étant tout aussi
inopérantes quelle que soit l’aire géographique considérée et la période
historique citée.
L’inscription
dans une croyance religieuse et ses conséquences
Ce que le
foulard symbolise, c’est l’inscription de celle qui le porte dans une croyance
religieuse. Mais à moins d’avoir de l’islam une représentation d’une religion
monolithique, ceci ne suffit encore pas à permettre une compréhension des
enjeux politiques de son port. Sans entrer dans des débats d’interprétation
théologique, on peut se contenter d’examiner une position produite par un
mouvement revendiquant son inscription religieuse lors des débats autour de la
loi sur l’interdiction du foulard à l’école : le Collectif des Musulmans de
France a signé avec une longue liste d’organisations, dont les Jeunesses
Communistes Révolutionnaires, un tract d’appel à la mobilisation signifiant
leur adhésion aux valeurs du féminisme, de la laïcité, de la justice sociale,
et contre les logiques répressives.4 Puisque d’autres organisations musulmanes
ne partageaient pas ces positions, c’est bien que l’inscription des acteurs
dans un mouvement se revendiquant d’une inscription dans l’islam ne suffit pas
à produire des positions similaires. Il y a bien des islams, et le fait qu’un
acteur social revendique une part d’islamité dans sa construction identitaire
ne peut conduire à lui prêter des convictions politiques particulières.
Une
lecture non essentialiste, mais inscrite dans la réalité sociale
Ce sont en
réalité l’ensemble des positions qui essentialisent le port du foulard qui font
fausse route d’un point de vue politique. Il ne symbolise pas l’adhésion à des
valeurs réactionnaires, pas plus que son port ne résulte toujours des mêmes
processus de décision ou d’imposition, et la foi qu’il traduit a des
implications politiques qui peuvent être tout à fait divergentes. Une position
symétrique aux positions essentialistes discutées jusqu’ici se retrouve dans
les arguments de certains, qui prétendent défendre la candidature en question
en tant que candidature « du voile », dépolitisant cet engagement. On
trouve notamment ce positionnement dans un texte de Gilles Devers : « Je
ne suis donc pas prêt de voter pour toi ou tes petits camarades, mais je veux
te dire très tranquillement que je trouve ta candidature incontestable, et je
reste halluciné par les éructations de la politic family »5 La candidate est
appelée à « foncer » non parce que ses arguments sont justes, mais
parce qu’elle porte un foulard... on en oublierait son engagement !
Mais refuser la perspective essentialiste ne signifie pas adhérer
à l’idée que le fait qu’une candidate sur des listes d’une organisation
révolutionnaire, féministe et laïque porte un foulard n’a aucune implication
politique. Il est bien évident qu’une telle candidature ne doit pas être la
« candidature des banlieues » type d’argument que Dounia
Bouzar reproche à Olivier Besancenot d’avoir utilisés6. Est-ce alors une candidature comme les
autres ? On peut suivre l’anthropologue lorsqu’elle écrit que la candidate
devrait être choisie parce que « c’est « la meilleure » pour défendre les
idées de son parti dans l’intérêt commun. » Pour autant, on ne saurait
oublier que la réception publique de cette candidature ne peut en aucun cas
faire abstraction de cet attribut vestimentaire. La question du port du foulard
est un débat vif dans la société française, et il est tout à fait impossible
d’omettre cette dimension. Si la candidate n’est pas choisie parce qu’elle
porte un foulard, elle n’est pas non plus exclue de la possibilité de se
présenter sur les listes du NPA pour cette même raison. Et c’est bien ce qui
est reproché à cette organisation par le reste de la classe politique. La
décision de ne pas écarter des listes une candidate portant le foulard est une
décision politique parce qu’elle signifie le refus de l’exclusion du champ
politique d’une catégorie d’acteurs stigmatisés, dont les femmes portant le
foulard font partie. On peut plus largement défendre que cette candidature
symbolise le même refus de l’exclusion de ce champ des individus de confession
musulmane, dont la catégorisation négative dans la société française n’est pas
nouvelle, mais s’est encore trouvée renforcée par le « débat » sur
l’identité nationale. Comment ne pas voir derrière la rhétorique islamophobe
une attaque portée sur les classes populaires ? L’amalgame diffusé est bien mis
en lumière par les propos de Nadine Morano « Moi, ce que je veux du
jeune musulman, quand il est français, c’est qu’il aime son pays, c’est qu’il
trouve un travail, c’est qu’il ne parle pas le verlan, qu’il ne mette pas sa
casquette à l’envers »7. Chacun a bien compris qu’il s’agissait
une fois de plus d’une stigmatisation des « jeunes musulmans »,
supposés ne pas trouver de travail, parler le verlan, et porter une casquette à
l’envers. On s’est moins demandé en quoi ces caractéristiques portaient le
sceau de l’infamie. L’unique raison est qu’elles sont, dans les représentations
communes, le fait des classes populaires, et particulièrement des jeunes des
classes populaires. Ces propos renforcent dans le même temps la catégorisation
négative des musulmans, et celle de ceux qui portent une casquette à l’envers
ou parlent le verlan. Parce qu’on ne peut faire abstraction de cette réalité
sociale, la candidature d’Ilham Moussaid n’est pas une candidature comme une
autre. Sa candidature symbolise un choix qui doit être confirmé : les
catégories d’exclusion imposées par la bourgeoisie dominante ne doivent pas
être reprises à son compte par le mouvement progressiste.
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