Les enseignements du Coran sur la compassion, la paix et l’amour
14 septembre 2009
Ma Miséricorde embrasse toute chose (éd. Tasnîm) de Reza Shah Kazemi.
Les enseignements du Coran sur la compassion, la paix et l’amour
Le mois
de ramadan est traditionnellement un moment de regain d’intérêt pour l’islam.
Non seulement pour les musulmans lesquels s’apprêtent à vivre un temps fort
dans leur foi, mais aussi pour tous ceux qui ont dans leur entourage des
croyants qui observent le jeûne de ce mois. C’est alors l’occasion, pour les
uns comme pour les autres, de s’interroger sur la signification spirituelle
d’un engagement religieux.
Or,
lorsque l’on cherche à approfondir sa connaissance de l’islam, le livre – même
si les nouveaux médias offrent aujourd’hui des contenus qui sont parfois de
grandes qualités – reste le support privilégié et le plus usité. Mais
concernant le Texte sacré de l’islam, le lecteur fait très rapidement face à un
certain nombre d’obstacles qui se révèlent parfois insurmontables.
Le
Coran, en effet, se présente comme un texte sans structure didactique
apparente : c’est une compilation de versets révélés sur une période de 23
ans, et réunis en 114 unités appelées sourates. Ces dernières ne traitent
jamais d’un sujet de manière exhaustive, si bien qu’il faut une connaissance de
l’entièreté du texte pour pouvoir saisir l’enseignement du Coran sur un thème
donné. En dehors de cette connaissance – qui doit savoir allier l’esprit de
synthèse et l’esprit d’analyse – il y a grand risque de se méprendre sur le
Livre sacré de l’islam. L’actualité nous offre, malheureusement, très
régulièrement des cas d’école…
L’idée première de
l’ouvrage que nous présentons ici part précisément de la constatation que les
enseignements coraniques sur la miséricorde sont souvent tronqués voire
sciemment déformés. Il est l’œuvre d’un chercheur anglais, Reza Shah Kazemi,
éditeur et fondateur de l’Islamic World Report. Il est également
l’auteur, entre autres aux ouvrages, de Path to Transcendance, The Other in
the Light of the One,
et de Justice and Remembrance : Introduction to the Spirituality of
Imam Ali.
Le sous-titre du livre introduit d’emblée le lecteur aux différents aspects de la Miséricorde : « Les enseignements du Coran sur la Compassion, la Paix et l’Amour ». L’ouvrage lui-même est composé de deux
parties : d’abord une longue introduction visant à offrir une synthèse des
différents enseignements coraniques sur la miséricorde (p. 25-51), puis une
anthologie réunissant tous les versets qui mentionnent expressément la Miséricorde divine, mais aussi certains versets touchants à des sujets connexes comme la
noblesse de caractère ou la générosité (p. 53-118).
Cette anthologie a donc le
mérite de mettre en lumière des versets comme : « Repousse le mal
par la plus belle bonté » (23, 96) ou encore « l’action
bonne n’est pas semblable à la mauvaise. Repousse celle-ci par ce qui est le
plus beau en bonté : tu verras alors celui qu’une inimitié séparait de toi
devenir pour toi un ami chaleureux. C’est là une chose à laquelle n’atteignent
que ceux qui exercent la patience, ceux qui ont reçu une faveur insigne » (41,
34-35). Les versets ne sont pas simplement traduits avec un grand souci de
fidélité, ils sont aussi pour la plupart éclairés par des commentaires
pertinents.
Le
titre de l’ouvrage est tiré d’une expression coranique : Ma Miséricorde
embrasse toute chose (Coran : 7, 156). Ce titre évoque déjà
l’universalité de la Miséricorde divine. Mais comme le souligne l’auteur, cette
universalité – ou omniprésence – de la Miséricorde n’est pas perceptible – tant s’en faut – pour celui qui s’en tient à la surface des phénomènes. C’est
pourquoi, dès l’introduction, R. Shah Kazemi souligne la nécessité de
comprendre en profondeur les fondements de la spiritualité musulmane :
« La
doctrine de l’Unité de Dieu est exprimée dans le premier témoignage de
l’Islam : lâ ilâha illa-Llâh, pas de divinité si ce n’est Dieu. Cette
unité est conçue sous deux modes complémentaires : elle est à la fois
absolument distante, exclusive, transcendant toutes choses, et inéluctablement
intime, inclusive, pénétrant toute chose de son immanence. D’une part, ‘‘Il n’y
a rien qui Lui soit comparable’’ (Coran : 42, 11) ; et d’autre
part, ‘‘Dieu est plus proche de l’homme que sa veine jugulaire’’ (Coran : 50,
16).
C’est dans les termes de cette
relation d’intimité, de proximité, d’inclusion, et enfin de compte d’identité
que le principe de compassion émerge de la manière la plus claire. Parmi les
classiques quatre-vingt-dix-neuf ‘‘plus beaux Noms’’ de Dieu, lesquels sont
fondés sur la manière dont la réalité divine se décrit elle-même dans le Coran,
nous trouvons des Noms tels que ‘‘Celui qui englobe [embrasse] toute chose’’,
‘‘ L’Infiniment Vaste’’ (al-Muhît ; al-Wâsi‘) ; l’Unité inclusive de
Dieu, en vertu de laquelle absolument rien n’échappe à la présence divine, est
inséparable de la Miséricorde de Dieu, à laquelle absolument rien ne peut
échapper non plus : ‘‘Ma Miséricorde embrasse toute
chose’’. »
Le célèbre Ghazâlî
(m. 1111) avait bien perçu l’apparente contradiction entre l’affirmation
coranique de l’universalité de la miséricorde et l’existence du mal dans la vie
quotidienne de l’homme : comment comprendre que Dieu permette que le mal
se produise alors qu’étant Tout-Puissant, Il pourrait y mettre fin ? Tout
en reconnaissant l’impuissance de l’esprit humain face l’impénétrable sagesse
divine, il a recours à l’image de l’éducation parentale :
« Notre
réponse est celle-ci : il arrive qu’une mère refuse de soumettre son enfant à
la saignée par faiblesse sentimentale, tandis que le père lucide le soumet de
force à l’opération. L’ignorant croira que la mère est miséricordieuse et que
le père ne l’est pas ; l’intelligent sait que le comportement du père est une
expression de sa miséricorde, de sa tendresse et de sa réelle compassion envers
son enfant. La mère se comporte, en réalité, en ennemie, sous couvert
d’affection, car la souffrance passagère en vue d’un grand bienfait n’est pas
un mal, mais un bien ! »
En
isolant un Attribut divin et en passant sous silence les autres aspects de la
nature divine, Reza Shah Kazemi sait qu’il risque d’être taxé de partialité.
Mais mettre tous les Attributs divins sur le même plan et leur accorder la même
place centrale revient à ignorer une distinction pourtant classique entre les
Attributs de l’Essence (Dhât) – qui relèvent donc de la nature divine –
et ceux qui appartiennent aux ‘‘Actes’’ divins (Af‘âl). Ainsi,
contrairement à la Miséricorde, la colère divine, s’exprime de manière ponctuelle
et ne relève pas de l’Essence, d’où le fameux hadith qudsî : « Ma
Miséricorde l’emporte sur Ma colère. »
« On
peut prévoir l’objection suivante à une compilation de cette nature : les
versets choisis ne montrent qu’un aspect du message coranique, et en ignorant
l’aspect sévère et prompt à la colère, on présente une image trompeuse.
Nombreux sont ceux qui, tant au sein qu’en dehors de la foi islamique, ferait
une telle objection, et elle est de toute évidence valable, jusqu’à un certain
point. Il faut prendre le Coran comme une totalité, et l’équilibre entre la
promesse et la menace, entre l’espérance et la crainte, entre la douceur et la
rigueur, est continuellement maintenu tout au long du texte.
Une
suraccentuation de l’un des éléments au détriment de l’autre, altère
l’intégrité du message et diminue l’impact psychologique du texte ‘‘dans sa
totalité’’ sur l’âme. Mais c’est précisément ce qui a été fait à notre époque,
dans la direction exactement opposée : l’aspect prompt à la colère, sévère,
des enseignements islamiques a été présenté d’une manière unilatérale, de telle
sorte que, sur un fondement apparemment coranique, on a formulé une théologie
de la haine qui sert de façade derrière laquelle une idéologie de toute
évidence non islamique peut opérer. »
L’ouvrage de Reza Shah-Kazemi
ne se contente pas d’une analyse pénétrante des enseignements coraniques sur la
miséricorde divine, il montre aussi comment cette miséricorde doit rayonner en
l’homme. Elle doit rayonner sous la forme de la générosité mais aussi – et
surtout – sous la forme de la compassion :
« Sur le
plan humain, la ‘‘compassion’’ – la faculté d’appréhender autrui et d’être avec
lui dans ses souffrances (en latin, cum = avec ; pati =
souffrir) – n’exprime pas qu’un sentiment humain, mais aussi un pressentiment
spirituel ; la compassion procède avant tout de notre sens inné de l’unité qui
relie tous les êtres humains entre eux. S’adressant à l’ensemble de l’humanité,
le Coran déclare : ‘‘Votre création et votre résurrection sont pour Lui comme
celle d’un seul être’’ (Coran : 31, 28). Les limites nous séparant
de tous les autres êtres sont rendues transparentes à la lumière de l’unité
intrinsèque de l’humanité. Et cette unité de l’humanité est elle-même un reflet
de l’unité de Dieu. »
Dans cette
perspective, l’auteur illustre de manière pertinente le rayonnement de la
miséricorde divine en l’homme par un ensemble d’exemples vivants, tirés de la
longue histoire du monde musulman. C’est ainsi qu’il cite la conduite de
Saladin après sa victoire décisive sur le royaume des Croisés chrétiens à
Jérusalem en 1187.
Sa noble conduite empreinte de
générosité et de compassion envers les vaincus est une belle illustration des
enseignements coraniques. L’attitude de Saladin est d’autant plus belle qu’elle
intervient moins de cent ans après le sac barbare de la ville et le massacre
aveugle de ses habitants par les Croisés chrétiens en 1099. Mais, ne voulant
pas se limiter à des exemples tirés de la période classique, notre auteur cite
le témoignage bouleversant d’une personnalité bosniaque de premier plan, le
professeur Rusmir Mahmutčehajič qui fut vice président de
Bosnie :
« ‘‘Plus
d’un millier de leurs mosquées ont été détruites, plus de 150 000
personnes massacrées, plus de 50 000 femmes et jeunes filles violées, et
plus d’un million de gens expulsés de leur maison. Les forces obscures du mal
humain ont affecté tous les aspects de leur existence – d’où le danger que les
souffrances subies par ces gens les radicalisent au point d’adopter le
comportement des auteurs de ces crimes. L’autre option est de réaliser la vraie
signification de la première image, la mosquée, et de s’y tenir en faisant face
aux besoins immédiats d’affronter ce mal, de l’analyser et de l’identifier.
L’image de la mosquée et la réalité des massacres offre une gamme de
possibilités s’échelonnant de la plus haute - emprunter la voie verticale - à
la plus basse : s’abandonner à la colère.’’
La réponse de Mahmutčehajič ? Suivre l’injonction du Coran :
‘‘
L’action bonne n’est pas semblable à la mauvaise. Repousse celle-ci par ce qui
est le plus beau en bonté : tu verras alors celui qu’une inimitié séparait
de toi devenir pour toi un ami chaleureux. C’est là une chose à laquelle
n’atteignent que ceux qui exercent la patience, ceux qui ont reçu une faveur
insigne. (Coran : 41, 34-35)’’ »
On ne
saurait passer sous silence l’avant-propos de Patrick Laude. Bien que bref, il
donne au lecteur quelques clés nécessaires pour comprendre pourquoi l’islam
contemporain donne parfois une image de lui-même très éloigné des enseignements
coraniques. Patrick Laude fait preuve d’un remarquable sens des proportions
dans sa façon d’appréhender ‘‘les formes de violences haineuses et
indiscriminées’’ se réclamant de l’islam :
« Ainsi
envisagés, les actes et paroles moralement inacceptables de ceux et celles qui
se réclament aujourd’hui de l’Islam pour les justifier ne saurait premièrement
être considérés que comme marginaux. Il convient en particulier
de souligner que si la majorité des Musulmans étaient aussi violents et
fanatiques que le colportent les média occidentaux le monde entier serait à feu
et à sang. Près d’un milliard et demi d’êtres humains sont musulmans
aujourd’hui sur une population mondiale de six milliards et 700 millions, soit
un peu moins d’un être humain sur quatre : ce seul fait permet de relativiser
le tableau alarmiste dressé par trop d’analystes intéressés à jeter de l’huile
sur le feu des passions humaines. […] »
Après
une analyse précise des dérives qui dénaturent l’islam et un rappel du
caractère central de la miséricorde et de la compassion dans la spiritualité
musulmane, il clôt sa préface par ces paroles salutaires :
« Il
suffit d’avoir tant soit peu côtoyé des Musulmans abreuvés à l’authentique
source traditionnelle de leur tradition pour savoir que cette miséricorde
rayonne dans les âmes et dans les cœurs en gerbes de compassion et de
générosité. »
Comme
on le sait, la générosité du musulman et sa compassion envers les plus démunis
s’expriment avec ferveur lors du mois de Ramadan. En plus des dons librement
consentis, ce mois se conclut par une aumône obligatoire (zakât al-fitr)
afin que chaque famille puisse se réjouir lors de la fête de l’Aïd.
Pour
conclure, ajoutons que les éditions Tasnîm – jeune maison fondée en 2006 – ont
certainement voulu être fidèles au contenu de l’ouvrage en le proposant à un
prix très accessible. Et par les temps qui courent, agir ainsi est déjà faire
preuve de générosité et d’une certaine… compassion.