Mufti et Soufi. Les fatwas de ‘Alî Jum‘a
2 juin 2008
La richesse et l’évolution
complexe des différentes tendances interprétatives qui traversent l’Islam
depuis ses débuts rendent impossibles les simplifications grossières. Certains
analystes, plus ou moins bien intentionnés, reprennent pourtant à leur compte
des clichés sur l’Islam qui, pour être superficiels, n’en sont pas moins dotés
d’une surprenante résilience.
C’est le cas de la supposée
opposition radicale entre un islam spirituel et mystique, et un islam dit
‘‘juridique et casuistique’’. En un mot, l’opposition entre le Mufti et le
Soufi serait irréductible et insurmontable. C’est ainsi qu’un livre récent et
intitulé Soufi ou mufti ? Quel avenir pour l’islam ? entend
enfermer les musulmans dans une impasse qui n’existe que dans l’esprit de son auteur.
C’est oublier un peu vite – ou feindre d’ignorer – qu’il y a toujours eu
des autorités de la Loi qui furent en même temps des maîtres de la Voie. Dès le 3ème siècle de l’Hégire, Junayd (m. 911), considéré comme l’une des
autorités les plus importantes du soufisme, déclarait : « Notre
science s’enracine dans le Livre et l’enseignement prophétique et quiconque
n’est pas de ceux qui ont mémorisé le Coran, transcrit le Hadith et maîtrisé
les sciences du fiqh, ne saurait être suivi. »
Le célèbre Ghazâlî (m.
1111) a réussi une synthèse harmonieuse entre les aspects juridiques et
spirituels de l’Islam, entre le fiqh et le soufisme, dans sa fameuse
‘‘somme spirituelle’’ intitulée Ihyâ’ ‘ulûm al-Dîn. Il a ainsi
durablement marqué toute la pensée musulmane. Quelques siècles plus tard,
Suyûtî (m. 1505), l’un des auteurs les plus féconds parmi les savants
musulmans, prononça de nombreuses fatwas sur des sujets relatifs au soufisme
dans son recueil intitulé al-Hâwî lil-fatâwî. Il inaugurait ainsi une
longue liste de muftis qui furent aussi de grands Soufis. Il fut, par exemple,
suivi dans cette voie par Ibn Hajar al-Haytamî (m. 1566) dans son recueil de
fatwas al-Fatâwâ al-hadîthiyya.
Plus près de nous, le Cheikh al-Azhar
‘Abd al-Halîm Mahmûd (m. 1978) prononça 43 fatwas éclaircissant les aspects les
plus importants du soufisme.
Par ses éditions d’ouvrages classiques et les études sur la mystique musulmane
qu’il publia, il fut l’un des acteurs du renouveau du soufisme en Egypte et
dans bien d’autres pays. Enfin, un digne héritier de tous ces muftis soufis est
‘Alî Jum‘a, l’actuel mufti d’Egypte. Il est connu pour son combat sans
concession contre l’excision dans un pays qui la pratique encore largement, et
pour avoir affirmé clairement que l’apostasie ne mérite aucun châtiment
terrestre dès lors que l’ordre public n’est pas menacé.

- Cheikh ‘Alî Jum‘a
La voie soufie est l’école au
sein de laquelle la purification de l’âme et l’élévation du caractère seront
rendues possibles. Le maître spirituel (shaykh) est celui qui enseigne
cette discipline à l’élève ou au disciple (murîd). De fait, l’âme
humaine recèle par nature un certain nombre de maladies intérieures comme
l’orgueil, la suffisance, la fatuité, l’égoïsme, l’avarice, la colère,
l’ostentation, la tendance au péché, le désir de vengeance, le mépris, la
haine, la traîtrise, l’ambition. Selon le Coran, la femme de l’intendant dit
[après avoir pris conscience de ses fautes] : ‘‘Je ne m’innocente pas,
l’âme est instigatrice du mal, sauf si mon Seigneur me fait miséricorde.
Certes, mon Seigneur est Celui qui pardonne et Il est le Miséricordieux.’’
Tout cela explique pourquoi nos Anciens prirent conscience de la nécessité
d’une éducation de l’âme afin qu’elle perde ses maladies, qu’elle puisse être
en harmonie avec les autres et qu’elle puisse s’élancer vers son Seigneur.
Une voie soufie doit comporter
certains éléments : s’appuyer sur le Coran et la Sunna puisqu’elle n’est autre que la discipline spirituelle contenue en eux. Tout ce qui
s’oppose à l’esprit des enseignements du Coran et de la Sunna ne saurait faire partie d’une voie soufie. De plus, les enseignements de cette voie ne
peuvent être isolés de ceux de la Loi car ils en sont l’essence (jawhar).
Le soufisme insiste sur
trois attitudes fondamentales mises en lumière par le Coran : Prendre
garde à la nature de l’âme, prendre du recul par rapport à elle et la purifier
de ses défauts. A ce sujet, le Très-Haut a dit : ‘‘Par l’âme !
Comme elle fut bien modelée ! Dieu lui a inspiré une part de perversité et
une part de piété.’’
Concernant la seconde attitude, le Coran préconise l’invocation de Dieu (dhikr
Allâh) : ‘‘Ô vous qui avez la foi, invoquez Dieu abondamment !’’
De même le Prophète (ص) a dit : ‘‘Que ta langue reste toujours humide par
l’invocation de Dieu’’.
Quant à la troisième attitude, elle est liée au détachement des séductions
du monde (zuhd fî l-duniâ) et à l’aspiration vers l’Au-delà : ‘‘La
vie de ce monde n’est que jeu et distraction passagère : pour les gens de
piété, la demeure de l’Au-delà a bien plus de valeur ; n’avez-vous donc
aucun discernement ?’’
Pour sa part, le
maître spirituel qui transmet les différentes formes d’invocation aux
disciples, qui les guide dans la voie de la purification de l’âme et de la
guérison des maladies du cœur, est aussi un enseignant transmettant une
discipline précise à chacun en fonction de ses maladies propres. Cette charge
fut d’ailleurs assumée par le Prophète (ص) qui conseillait à chacun ce qui lui
permettait de se rapprocher de Dieu en tenant compte de ce qui différencie
chaque âme. C’est ainsi qu’il a pu dire à un homme qui l’avait interrogé sur ce
qui pourrait le préserver de la colère divine : ‘‘Ne te mets jamais en
colère !’’ ; à un autre qui lui avait demandé une pratique simple
à laquelle il pourrait s’accrocher, il répondit : ‘‘Que ta langue reste
toujours humide par l’invocation de Dieu’’. Parmi les Compagnons, certains
veillaient en prière, d’autres s’attachaient plus particulièrement à la lecture
du Coran, d’autres encore étaient connus pour leur courage dans les combats ;
certains pratiquaient beaucoup l’invocation de Dieu, tandis que d’autres
distribuaient ce qu’ils possédaient en aumônes.
L’éducation spirituelle telle que
nous l’avons évoquée ne nécessite pas l’abandon du monde : il s’agit de
pratiquer plus particulièrement une forme d’adoration de Dieu afin d’aboutir à
la proximité de Dieu. On peut rapprocher cela des différentes portes du Paradis :
bien que les portes soient multiples, le Paradis est un. A ce sujet, le
Prophète (ص) a dit : ‘‘Il est une porte du Paradis pour chaque type
d’adorateurs, et c’est par elle qu’ils seront appelés : les hommes de
jeûne seront appelés à entrer au Paradis par une porte nommée Rayyân.’’
De la même façon, les voies soufies et les types d’éducation qu’elles
transmettent peuvent varier en fonction du maître et des besoins du disciple…
Il faut souligner ici que ce
que nous disons du soufisme ne s’applique pas aux pseudo soufis qui ne font que
lui nuire et qui n’ont ni religion ni piété ; ceux qui recherchent la
transe lors des fêtes religieuses et qui simulent le ravissement. Tout cela ne
fait évidemment pas partie du soufisme authentique… et nous ne pouvons le juger
à partir d’actes d’ignorants. Il nous faut au contraire nous rapprocher des grands
savants qui firent son éloge et tenter de comprendre pourquoi ils le firent.
Enfin, nous voudrions
répondre à qui demande : « Pourquoi ne pouvons-nous nous contenter
d’apprendre les convenances spirituelles et la purification de l’âme
directement du Coran et de la Sunna ? » Ce genre de propos est à
première vue séduisant mais mène à une perte certaine ! Prenons un
exemple : Nous n’apprenons pas les obligations de la prière ainsi que ce
qui y est recommandé ou déconseillé par la lecture du Coran et de la Sunna mais par le biais d’une science que l’on appelle jurisprudence (‘ilm al-fiqh).
Cette science a été élaborée par des juristes qui ont déduits, par un effort de
réflexion (istinbât), les statuts juridiques de la religion à partir du
Coran et de la Sunna.
Qu’en serait-il de nous si nous
adoptions l’attitude de celui qui voudrait lire directement des statuts
juridiques dans le Coran et de la Sunna ? De la même façon, il est des
choses que l’on ne saurait trouver par une simple lecture du Coran et de la Sunna, et qu’il faut donc apprendre auprès des maîtres spirituels en recevant leur
enseignement oral car, en spiritualité, les enseignements écrits ne suffisent
pas. On dit, par exemple dans l’art de la psalmodie du Coran (tajwîd) :
‘‘L’allongement obligatoire d’une voyelle dure six temps’’.
Qui donc a fixé la durée de cet
allongement ? Quel en est le fondement scripturaire (dalîl) et qui
l’a rendu obligatoire ? Nul autre que les spécialistes de cet art. Il en
va de même pour la science qu’est le soufisme : elle fut exposée dès
l’époque de Junayd, au 4ème siècle de l’Hégire et elle continue de
l’être de nos jours, bien que les temps soient peu portés à la spiritualité,
que les mœurs soient dépravées, et que certaines voies soufies soient déchues
par l’adoption de comportements contraires à la religion, laissant croire aux
uns et aux autres qu’elles représentent le soufisme. Mais Dieu – qu’Il soit
exalté – défendra le soufisme et ceux qui le représentent ; Il les
préservera par Sa puissance car Il a dit : ‘‘Certes Dieu prendra la
défense de ceux qui ont la foi, et Il n’aime pas les traîtres ingrats.’’
Nous espérons avoir
donné, dans ce qui précède, un éclaircissement suffisant sur ce que sont le
soufisme, les voies soufies, le maître spirituel, les raisons de la
multiplicité des voies et celles pour lesquelles il faut recevoir la discipline
visant à la purification de l’âme de l’enseignement des maîtres spirituels et
non par une simple lecture du Coran et de la Sunna. Que Dieu nous permette de comprendre la réalité de notre religion. Et certes, Dieu est
plus savant. »
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