« Notre ami Sarkozy », UOIF-UMP, histoire d’un PACS avorté
30 novembre 2006
On connaît la
chanson : « Pour un flirt avec toi, je ferais n’importe quoi. Pour
un flirt avec toi, je serais prêt à tout. Pour un simple rendez-vous. Pour un
flirt avec toi… ». Recevant Nicolas Sarkozy à la Rencontre annuelle
des Musulmans de France au Bourget, en 2003, Thami Breze, président en exercice
de l’UOIF, déclarait : « Nous recevons
un ami, que nous avons découvert et qui nous a découverts »[1].
De son
côté, le président de l’UMP parlant du même événement le qualifiera de l’un
« des plus grands moments de [sa] vie politique » (sic)[2]. Ainsi, commence une grande histoire
d’amour entre la première fédération musulmane de France et le ministre de
l’Intérieur, candidat permanent à la présidence de la République.
Toutefois,
le
« tournant clientéliste » de l’UOIF remonte bien avant l’arrivée de
Nicolas Sarkozy au ministère de l’Intérieur et des cultes. Il s’inscrit dans la
longue durée. On peut le faire débuter, d’une part, à 1993, date à laquelle la
ligne revendicative de l’UOIF est marginalisée – le Tunisien Abdallah Ben
Mansour quitte le secrétariat général – au profit de la ligne conciliatrice,
animée par le « clan des ex-Bordelais » - les Marocains Fouad Alaoui
et Thami Breze prennent les rênes de la direction -, d’autre part, à 1999-2000,
année où l’organisation islamique accepte de participer au processus de
consultation (Istichara), initié par Jean-Pierre Chevènement.
Il s’agit de deux dates clefs pour comprendre
l’évolution de l’UOIF qui choisit en quelque sorte de « réduire »
volontairement son rapport de force à l’égard des pouvoirs publics pour
privilégier une « politique de compromis ». Dès lors, les conditions d’une
relation de type clientéliste semblent réunies, même si, à l’époque, l’UOIF n’a
pas encore trouvé « son patron ». Car, précisément, un rapport de
clientèle ne se décrète pas mais prend corps dans les modes relationnels
concrets, faisant largement appel aux registres affectifs et émotionnels, voire
amicaux[3].
En somme, le déploiement de la configuration
clientéliste « UOIF-Sarkozy » peut se résumer à l’histoire d’une
rencontre « heureuse » entre un acteur communautaire (une fédération
islamique), désireux d’obtenir une reconnaissance institutionnelle rapide et un
acteur politique pragmatique (un ministre de l’Intérieur), à la recherche d’un
interlocuteur musulman « crédible » et relativement indépendant des
Etats étrangers. Dès lors, l’analyse de la relation clientéliste revient à
étudier les dispositions des deux partenaires, d’une part, le
« patron » (N. Sarkozy) et, d’autre part, le « client »
(l’UOIF).
Du côté du ministre de
l’Intérieur, également président de l’UMP et candidat déclaré à l’élection
présidentielle de 2007, s’exprime dès le départ une volonté très nette de
rompre avec la gestion impersonnelle, technocratique et froide du dossier
« Islam » qui avait marqué la pratique de ses prédécesseurs au
ministère des cultes. La « proximité » et le
« pragmatisme » deviennent désormais les maître-mots de son action
cultuelle, légitimant ainsi, auprès de ses interlocuteurs les plus réticents,
l’établissement de relations quasi-intimes avec une organisation musulmane
réputée pourtant « fondamentaliste » :
« Oui, j’ai voulu qu’il y ait, au sein du CFCM, l’ensemble
des représentants du monde cultuel musulman, y compris l’UOIF. Et je ne l’ai
jamais regretté. L’UOIF a toujours respecté sa parole. Les partisans d’un islam
plus épicé ont leur place à l’intérieur de cette instance, où ils ont apporté
leur représentativité, sans jamais trahir l’esprit de l’instance. Si l’UOIF
avait refusé d’y participer ou en était partie, c’est la représentativité du
CFCM qui se serait trouvée engagée. Et dans les banlieues, on aurait fait alors
de l’UOIF une organisation de martyrs, et du CFCM une coquille à moitié pleine.
Je ne l’ai pas voulu et j’ai assumé cette responsabilité » (Nicolas
Sarkozy, discours au Colloque « La laïcité française dans son contexte
international : singularité ou modèle ? », Académie des sciences
morales et politiques, Paris, 19 septembre 2005).
Bien sûr,
le clientélisme sarkozien n’est pas exempt de l’affirmation d’un certain
paternalisme à l’égard de la « communauté musulmane », en général, et
de l’UOIF, en particulier. Tel un « patron politique » vis-à-vis de
ses « protégés », N. Sarkozy se présente volontiers comme
l’« ami » et l’« avocat » des musulmans de France :
« C’est un
paradoxe que je devenu ‘l’avocat des musulmans’ dans la République. La France est capable d’inventer, de faire naître des communions étonnantes.
C’est parce que je ne suis pas musulman et que mon combat en faveur du
rétablissement de l’autorité républicaine était sans ambiguïté que mon devoir
était justement d’être aux côtés de ceux qui souffrent au quotidien de
l’amalgame et d’une certaine forme de racisme » (Nicolas Sarkozy, La
République, les religions, l’espérance, Paris, Pocket, 2004, p. 92).
Nous
sommes bien en présence ici d’une « amitié paradoxale », telle
qu’elle est décrite par le politiste Jean-Louis Briquet à propos du
clientélisme politique en Corse[4].
Mais celle-ci ne se limite pas simplement à une « rhétorique de
proximité » sans effets réels. Elle se traduit également par des gestes
concrets qui viennent renforcer l’ascendant du « patron Sarkozy »
sur son « client musulman », l’UOIF.
Outre son
déplacement hautement symbolique aux Rencontres du Bourget en avril 2003 – le
ministre parle d’ailleurs à propos de cet événement de « l’un des
grands moments de [sa] vie politique »[5] - N. Sarkozy a su multiplier ces « petits gestes qui font les grands
amis » : contacts téléphoniques directs et réguliers avec les
dirigeants de l’UOIF – qui ne passent plus désormais par la ligne des
« conseillers » -, visites « surprises » au siège de
l’organisation islamique à La Courneuve[6],
sans parler des nombreux hommages rendus par le ministre-président à ses
« alliés de l’UOIF » dans ses discours publics et ses prestations
audiovisuelles.
Le
président de l’UMP a jeté les bases d’une gestion personnalisée et affective
qui constitue l’un des principaux ressorts du clientélisme, lui permettant
d’instaurer une relation de confiance avec une organisation qui a
longtemps été méfiante à l’égard de l’autorité publique.
Toutefois, l’analyse
de la relation clientéliste « Sarkozy-UOIF » ne présenterait qu’un
faible intérêt si elle se limitait à un simple rituel politique sans effets de
positionnement. Dès lors, la question majeure est : l’établissement
d’un rapport de clientèle entre le ministre de l’Intérieur et la fédération
islamique a-t-il contribué à infléchir la « ligne de l’UOIF » sur un
certain nombre de dossiers dits « sensibles » ?
Au regard des prises
de positions des dirigeants de l’UOIF ces trois dernières années, nous serions
tentés de répondre par l’affirmative. Qu’il s’agisse de l’ « affaire
du voile » (avril 2003-mars 2004)[7],
la lutte contre le salafisme[8],
la question palestinienne[9],
le dialogue avec le CRIF (septembre 2004)[10],
l’ « affaire Tariq Ramadan » (2003-2004)[11]
ou la gestion sécuritaire de la dernière crise des banlieues (automne 2005)[12],
sur tous ces dossiers « sensibles » l’UOIF a adopté une position de
« compromis », en produisant un argumentaire de justification
théologique, se référant à la nécessité de se conformer au « juste
milieu islamique » (el wassatiyya)[13].
Cependant, nous
commettrions probablement une erreur, si nous interprétions cette
« prudence » de l’UOIF comme la conséquence directe de
l’instrumentalisation politique de la fédération islamique par le ministère de
l’Intérieur. L’édiction d’une fatwa appelant au retour à l’ordre dans
les banlieues, le lâchage de Tariq Ramadan devenu « gênant » - à la
suite de la publication de son article sur les « nouveaux
intellectuels communautaires »[14] -, l’humanitarisme très prudent à propos de la Palestine, la collaboration
sécuritaire dans l’éradication des courants salafis, le « dialogue inspiré
par Saint Nicolas » avec le CRIF (et non avec le Consistoire ou le Grand
Rabbinat) relèvent moins d’une injonction du ministre de l’Intérieur que
d’un effet d’anticipation qui prend tout son sens dans la relation de
clientèle.
Il s’agit en quelque
sorte de « faire plaisir » à un « patron politique » qui a
été le premier à reconnaître la pleine légitimité de l’UOIF dans l’espace
public français. Cette notion de « faire plaisir » pourra apparaître
anecdotique, voire prêter à sourire, dans le cadre d’une telle analyse
sociologique. Elle est pourtant au cœur du dispositif clientéliste
« Sarkozy-UOIF » qui tend aujourd’hui à se pérenniser sur un mode
relationnel banalisé et qui trouve dans le « juste milieu islamique » un
argument d’autorité et une justification théologico-politique auprès des
fidèles musulmans.
En définitive, plutôt
que de parler de « percée lobbyiste » ou de « déclin
irréversible » de l’UOIF, nous préférons conclure en la stabilisation de
sa success story islamic, de son islamic dream autour de trois
dimensions majeures qui structureront son action dans l’avenir : le
renforcement des pratiques de collusion avec les pouvoirs publics français
(dialogue et collaboration) ; l’accentuation des logiques clientélistes à
l’échelon national (avec le ministre de l’Intérieur) et aux échelons locaux
(avec les maires) ; et la défense de l’ « intérêt
musulman » à travers le double registre matériel (les mosquées et les
écoles musulmanes) et symbolique (la Palestine, la solidarité islamique
internationale…) et sous le contrôle étroit d’une « élite islamique »
qui continuera à identifier son destin personnel à celui de l’organisation et,
au-delà, à celui de la « communauté musulmane » de France.
Pourtant,
force est aussi de constater que les relations entre les deux êtres aimés se
sont fortement dégradées ces derniers temps. Le « lobby musulman »[15] de France, tant fantasmé par le
leader de l’UMP, n’est probablement ni pour aujourd’hui, ni pour demain…,
peut-être pour après-demain ?
Il semble
d’ailleurs que N. Sarkozy ait fini lui-même par s’en rendre compte. Après
s’être engagé intensément sur le dossier « Islam » et avoir ménagé
ses interlocuteurs musulmans sur un certain nombre de questions sensibles
(conflit Israël-Palestine, situation irakienne, accusation d’antisémitisme
musulman…), le ministre de l’Intérieur paraît avoir fait machine arrière ou, du
moins, mis entre parenthèse temporairement « sa politique musulmane »
et son flirt islamique.
Aujourd’hui,
le CFCM connaît une crise profonde et les déclarations du président de l’UMP en
faveur de la politique de Georges Bush au Moyen-Orient[16], son alignement total sur la
politique israélienne[17]
et corrélativement sa condamnation sans réserve du Hezbollah[18] ne sont sûrement pas propices à lui
attirer le « vote musulman »[19],
si tant est qu’il existe. Toutefois, son clientélisme en direction des
organisations musulmanes, en général, et de l’UOIF, en particulier, n’a pas dit
son dernier mot ! Et cela aussi longtemps que Nicolas Sarkozy n’aura pas
assouvi son fantasme secret d’être un jour le « grand mufti » de sa
propre République communautaire.
Version
originale et complète de l’article parue dans « Musulmans de France, sous
la direction de Amel BOUBEKEUR et Abderrahim LAMCHICHI, Confluences
Méditerranée, n° 57, Printemps 2006.
NOTES :
[1] Thami Breze, président de l’UOIF, à propos de
Nicolas Sarkozy, Le Bourget, 19 avril 2003.
[2] « Religions, République,
intégration. Sarkozy s’explique », entretien avec Denis Jeambar, L’Express, 1er
septembre 2004.
[3] Sur les registres affectifs du
clientélisme, cf. Jean-Louis BRIQUET, « Des amitiés paradoxales :
échanges intéressés et morale du désintéressement dans les relations de
clientèle », Politix, n° 45, 1999, p. 7-19 ; Gérard LENCLUD,
« S’attacher », Terrain n° 21 - Liens et pouvoir -, octobre
1993, http://terrain.revues.org/document3074.html.
[4] Jean-Louis BRIQUET, « Des amitiés
paradoxales… », ibid.
[5] « Religions, République,
intégration. Sarkozy s’explique », op. cit.
[6] A notre connaissance, sa dernière
visite au siège de l’UOIF remonte au Conseil d’administration de la fédération,
le 25 juin 2005.
[7] L’UOIF a appelé ses adhérents et ses
sympathisants à ne pas prendre part aux manifestations contre la loi sur les
signes religieux. Elle a même exercé une forme de répression sur certains de
ses dirigeants qui souhaitaient y participer.
[8] Dans son ouvrage, Nicolas SARKOZY a
d’ailleurs remercié l’UOIF pour sa collaboration précieuse dans la lutte contre
le salafisme : « La réalité, c’est que l’UOIF mène, sur le terrain,
un travail utile contre des adversaires autrement plus dangereux pour la
République : les salafistes », dans La République, les religions,
l’espérance, Paris, Pocket, 2004.
[9] La fédération islamique tout en
rendant hommage aux « martyrs palestiniens » évite d’appeler à de
grandes manifestations ou rassemblements publics des musulmans de France en
soutien à la « cause palestrinienne ». Elle se cantonne au registre
humanitaire. Cf. le discours de Lhaj Thami Breze,
assemblée générale de l’UOIF, 30 septembre 2005.
[11] La direction de l’UOIF a dissuadé ses
organisations de jeunesse, notamment Etudiants musulmans de France (EMF) et
Jeunes musulmans de France (JMF) d’inviter le prédicateur musulman pourtant
populaire dans les nouvelles générations.
[12] Lors de la « crise des
banlieues » d’automne 2005, l’UOIF a publié un communiqué et édicté une
fatwa pour appeler à l’arrêt des violences urbaines et au retour au calme des
« jeunes musulmans ». Cf. le communiqué de
l’UOIF, 6 novembre 2005 et la « Fatwa concernant les troubles qui touchent
la France », 6 novembre 2005, http://www.uoif-online.com.
[13] Sur la notion de « juste
milieu », cf. l’analyse pertinente de Khadija DARIF, Bricolages
identitaires des Musulmans dans l’espace politique français : cas de
l’UOIF, mémoire IEP d’Aix-en-Provence, Master II, Option « Monde arabe
et musulman », 2004.
[14] Tariq Ramadan, « Critique des (nouveaux) intellectuels
communautaires », www.oumma.com, 3 octobre 2003.
[15] V. GEISSER, S. KELFAOUI, « Les
musulmans de France et les présidentielles de 2002. Un lobby électoral en
marche ? », La Médina, printemps 2002.
[16] N. SARKOZY : « Je suis convaincu que nos relations souffrent de trop
d’incompréhensions causées par un manque de dialogue et parfois par un poil de
mauvaise foi. Je ne veux pas chercher de coupable, je veux trouver des
solutions. Je veux que nous rebâtissions la relation transatlantique. […]Je
crois que nous commençons à surmonter cette crise", a-t-il affirmé. "Mais
il est juste de dire que cette crise a provoqué une réapparition dans chacun de
nos pays de beaucoup d’idées fausses colportées sur nos deux peuples. […] Je ne
suis pas un lâche (...) je suis fier de cette amitié (...) je la
revendique », AFP/20 Minutes, 13 septembre 2006.
[17] N. SARKOZY : « Oui. Le droit
à la sécurité pour Israël est un droit sur lequel on ne peut pas transiger.
Israël est une démocratie. Israël est né dans les conditions que l’on sait.
C’est une responsabilité essentielle, pour tous les pays libres, d’assurer sa
survie. Est-ce que pour autant je considère que le gouvernement israélien a eu
en se défendant, je dis bien en se défendant, la réponse appropriée ? Je n’en
suis pas sûr. J’ajoute que si je suis l’ami d’Israël, je suis aussi celui du Liban
qui doit devenir un pays véritablement souverain », Le Figaro Magazine,
1er septembre 2006.
[18] N. SARKOZY à propos du
Hezbollah : « Oui. L’attitude qui consiste à envoyer des roquettes
sur le nord d’Israël sans se demander sur qui vont tomber ces roquettes est une
opération terroriste. Accepter d’être financé par l’Iran dont on sait ce que
disent ses dirigeants revient à se situer dans le camp des terroristes », ibid.
[19] Fouad BAHRI, « L’UOIF ‘lâche’
Sarkozy ! », www.saphirnews.com, 10 mai 2006. Toutefois, on peut
penser que ce « lâchage » n’est que provisoire, en attendant des
jours meilleurs.
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