Pour une nouvelle architecture des Maqâsid Ash Shari’a
17 mai
III – Pour une nouvelle architecture des Maqâsid Ash
Shari’a
En sus de cette inspiration spirituelle au respect des éléments
naturels, l’imposant corpus juridique islamique contient en son sein des clés
permettant d’accentuer cet élan vers une reconnaissance de l’exigence
écologique. Les juristes des sources de la Législation (Usûl al fiqh) de
l’époque classique – ainsi que nombre de ceux de l’époque contemporaine – ont,
à la suite de la formulation produite par le savant As-Shâtibi dans son ouvrage
de référence « Al Mouwafaqâte » déterminé cinq principes dont le
respect va orienter toute la réglementation religieuse et qui, naturellement,
va influer sur les perspectives politiques, économiques et sociales en
islam.
Ces principes, ou finalités de la Voie islamique (Ash
Shari’a) ont été déduites des sources scripturaires de l’islam suite à un long
travail d’extraction qui a fini par donner naissance à une discipline
fondamentale du nom des Maqâsid Ash Shari’a[1].
Science de l’islam qui s’est progressivement affirmée au fil des siècles, d’Al-Juwaynî,
(décédé en 478 de l’Hégire), en passant par Abou Ishâq As-Shâtibî (m. 790 de l’Hégire),
jusqu’à plus récemment le savant tunisien Tahar Ibn Achour ou le Docteur
Abdel-Majid Najar[2]
aujourd’hui, elle bénéficie d’une attention particulière du fait de son objet
d’étude. Mais c’est surtout l’imâm andalou de l’école mâlikite Abu Ishâq As-Shatibi,
réalisant la synthèse des nombreux travaux qui l’ont précédé (notamment ceux
d’Abû Hâmid al-Ghazâli), qui va proposer au XIVe siècle (de l’ère
chrétienne) une approche holistique fondée sur les objectifs supérieurs de la
jurisprudence islamique en affirmant que le principe englobant de ces finalités
était de promouvoir le bien et d’écarter le mal.
Cette discipline qui étudie ce que l’islam tend à
concrétiser sur terre mérite qu’on s’y arrête car c’est en son sein que la
problématique de l’écologie peut prendre toute sa place. Au début du deuxième
volume de son livre « Al Mouwafaqât fî Usûl As-Shari’a », l’imâm
As-Shâtibi jette les bases de sa réflexion : l’objectif général du
Législateur, dans les prescriptions de la Loi, est de pourvoir aux intérêts des
êtres humains en leur garantissant ce qui leur est indispensable (darouri), et
en leur procurant le nécessaire (hâji) et l’accessoire (tahsini). Ainsi, « toute
prescription divine ne saurait viser que l’un de ces trois objectifs, qui
ensemble constituent l’intérêt des êtres humains ».[3]
C’est donc à l’intérieur des intérêts d’ordre indispensable
– compris comme les besoins fondamentaux de l’être humain dont la perte
entraînerait un grave dérèglement de la vie sur terre – que l’on peut greffer
la question écologique. L’indispensable se résume alors à la préservation de
cinq éléments qui correspondent à ce que l’on nomme les “finalités de la Voie
islamique“ (Maqâsid Ash Shari’a). Comme le cite As Shâtibî : « la
communauté est unanime, voire même, l’ensemble des religions, sur le fait que
la voie suivie (As-Shari’a) fut établie pour la préservation des cinq
globalités : la religion (ad dîn), la personne (al nafs), la raison
(al’aql), la filiation (al nasl), les biens (al amoual) [4] ».
Elles sont abondamment citées dans de nombreux ouvrages et sont parfois nommées
« Al-Kouliyyât al-Khams » (les cinq globalités).
Ainsi, « il est possible de dire que toutes les
obligations et toutes les interdictions religieuses découlent du respect strict
de ces principes fondamentaux »[5].
La problématique qui se pose à la pensée islamique aujourd’hui peut donc être
formulée en ces termes : est-ce que la question de l’environnement et la
dimension de l’écologie sont effectivement prises en compte dans ces Maqâsid As
Shari’a ? De quelle portée bénéficie, concrètement, ce sujet dans la
tradition et la pensée musulmane contemporaines ? Dans un monde où les
différentes formes de nuisances créées par l’homme (déforestation, pollution,
émissions de gaz à effet de serre, etc…) exposent l’humanité à un réchauffement
climatique qui mettra gravement – et sûrement – en péril l’équilibre naturel
dont l’espèce humaine dépend, n’est-il pas temps de reconsidérer l’architecture
des Maqâsid As Shari’a en y intégrant au premier plan l’impératif
écologique ?
Ce danger existentiel impose de reconsidérer la géographie
traditionnelle des Maqâsid pour placer la question environnementale au cœur de
la discipline. C’est dans le cadre de cette perspective générale que différents
penseurs tentent de mettre en lumière que la préservation de l’environnement (hifdh
al bi’a) devrait, eu égard à l’urgence de la situation et considérant un
environnement sain comme un préalable à la préservation de la vie sur terre,
constituer un sixième principe (Maqsad min maqâsid as shari’a)[6].
L’idée est, non pas d’intégrer l’exigence écologique au sein d’un principe plus
large, mais bien plutôt de l’ériger en un principe autonome en tant que tel qui
guiderait à son tour l’activité humaine.
Cette démarche que nous soutenons a été esquissée par le
Docteur Abdel-Majid Najar dans son ouvrage « Maqâsid As Shari’a bi
ab’âd jadîda » (“Les finalités de la Voie islamique avec de nouvelles
perspectives“)[7] qui érige ainsi la
question écologique en une finalité distincte (qu’il nomme en arabe « Maqsad
moustaqil »). Dr Najar avait déjà posé les jalons d’une telle démarche
dans un ouvrage qui lui a permis d’obtenir une récompense auprès de la Bibliothèque
Waqfiya Internationale du Sheikh ‘Ali b. ‘Abd ’Allah ‘Al Thani au Qatar en
1999. Au demeurant, il semble clair que le nombre et la nature de ces finalités
et objectifs doivent être reconsidérés et repensés en tenant compte du
contexte. Loin d’être une mode superficielle, ce courant apparaît désormais
comme la manifestation d’un profond et nécessaire renouvellement de la pensée
islamique en même temps que le signe d’une mutation salutaire des consciences
musulmanes.
Cette évolution de l’architecture communément admise des Mâqasid
As Shari’a serait donc la bienvenue car elle intégrerait au sein du corpus
juridique islamique un élément fondamental nouveau qui est, à l’heure actuelle,
relativement négligé par la pensée musulmane[8].
D’autre part, force est aussi de reconnaître que les actions en faveur du
développement durable ne préoccupent malheureusement que peu de musulmans.
Enfin, ce nouveau chantier serait doublement avantageux car il donnerait
également des incitations claires aux gouvernements des pays musulmans dont bon
nombre se targuent d’appliquer les recommandations tirées de la Shari’a[9].
C’est donc à une véritable révolution des mentalités, des
pratiques, des habitudes et des modes de pensée et de consommation au sein de
l’univers de référence islamique que nous appelons ici de nos vœux car il faut
agir vite. A l’heure où les premiers réfugiés climatiques se comptent déjà par
dizaines de milliers[10]
et que la dimension mondiale du changement climatique impose une réponse
collective, cette nouvelle disposition entrerait ainsi en harmonie avec les
efforts déployés dans le monde entier pour résorber cette crise écologique qui
menace les grands équilibres planétaires.
IV – Des convergences plurielles et salutaires
Pour la première fois de son histoire, l’humanité se trouve
confrontée à un péril qui menace, si rien n’est fait, sa survie. Si le monde
agit maintenait, il est possible – tout juste possible – de limiter la hausse
de la température mondiale du 21e siècle à 2°C par rapport aux niveaux
préindustriels, seuil au-delà duquel les conséquences du réchauffement
deviendraient irréversibles et incontrôlables. Pour ce faire, l’humanité aura
besoin d’un haut niveau de leadership et d’une coopération internationale sans
précédent. Or, comme nous l’avons rappelé, l’inertie des dirigeants politiques
est alarmante et une conscience planétaire se doit de prendre le relais de
cette lâcheté. En ce sens, le dérèglement du climat n’est pas seulement porteur
de menaces ; il constitue également une opportunité. C’est avant tout pour
le monde une occasion de se rassembler pour forger une réponse collective à une
crise qui menace d’arrêter le progrès.
Cette nouvelle équation nous impose de transformer notre
vision du monde. La perception d’un destin commun devient un levier pour agir.
C’est en effet aujourd’hui que se décide ce que sera le monde en 2050 et que se
prépare ce qu’il sera en 2100. L’islam se doit donc d’apporter sa pierre à
l’édifice pour sauvegarder, aux côtés des autres membres de la famille humaine,
ce toit qui nous est commun. Le changement climatique nous offre un rappel éloquent
de ce que nous partageons tous, notre planète, la Terre. Toutes les nations et
tous les peuples partagent la même atmosphère.
Cette alliance des civilisations met en relief un élan
prometteur. Des synergies se croisent et un formidable mouvement exégétique
traverse toutes les traditions religieuses de la planète pour mettre en avant
la protection de l’environnement. Ces dynamiques, résolument écologiques,
tirent une grande part de leurs inspirations de la vie spirituelle. Ainsi,
commence à poindre une volonté commune d’initier un processus “ecoreligieux“
global et particulièrement intéressant.
Depuis 1989, le Fonds mondial pour la nature WWF[11], une des plus grandes
organisations écologistes au monde, a pris l’initiative de rassembler
régulièrement des représentants des grandes traditions pour accompagner et
développer toute cette nouvelle conception religieuse respectueuse de
l’environnement[12].
Il le fallait bien car la crise écologique - dont le changement climatique
n’est qu’un volet - pose à notre génération un défi d’une ampleur historique
qui exige de l’humanité un réveil planétaire. Les religions ont donc, dans ce
challenge, un rôle positif à mener au même titre que les autorités politiques,
les secteurs économiques ou la communauté scientifique.
Conclusion : Une écologie islamique ?
Le changement climatique est scientifiquement indéniable.
L’avenir de nos enfants exige que nous agissions dès maintenant. Nous sommes
témoins du plus grand défi auquel l’humanité n’a jamais eu à faire face. Nous
devons, nous pouvons, gagner la bataille contre le réchauffement climatique qui
menace la famille humaine dans son ensemble. Comme le soulignait Benjamin
Franklin, un des pères fondateurs de la nation américaine, « nous devons
rester solidaires les uns des autres ou nous mourrons solitaires ». Le
dérèglement du climat qui nous attend a ceci de particulier qu’il nous force à
réfléchir à ce que cela signifie de faire partie d’une communauté humaine
écologiquement interdépendante. Une tonne de gaz à effets de serre en
provenance de Chine est aussi néfaste qu’une tonne en provenance d’Europe. Nous
n’avons qu’une seule atmosphère et toutes les nations du monde, tous les
peuples, toutes les traditions et toutes les religions se doivent de mener
ensemble cette bataille.
Dans cette affaire, il n’existera pas de seconde chance.
Malheureusement, la participation des savants et intellectuels musulmans dans
ces débats est presque marginale. Or, la contribution islamique devrait être à
la pointe de ce combat et une véritable “écologie islamique“ – expression sans
doute inopportune mais qui a le mérite d’interpeller clairement les consciences
musulmanes – devra naître au sein de l’univers de référence de l’islam. Nous
espérons que l’esquisse que nous avons dressée en ce qui concerne les Maqâsid
As Shari’a suscitera une réelle prise de conscience au sein de la pensée
islamique et que, par-dessus tout, les musulmans agiront davantage pour relever
ce défi qui révèle à chacun la part d’humanité qu’il voit en son prochain.
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