Que savons-nous de l’authenticité des hadiths ?
10 octobre 2008
Les enseignements spirituels du Prophète
Tayeb Chouiref répond aux questions
d’oumma.com à l’occasion de la parution de son livre « Les enseignements
spirituels du Prophète » éd. Tasnîm, 2008. (Recueil de hadiths authentifiés
commentés par les grands maîtres de la spiritualité musulmane.)
Qu’est-ce que les hadiths et quelle est leur place en Islam ?
Le terme
‘‘hadith’’ désigne une tradition remontant au Prophète (ص) et rapportant
un de ses actes, une des ses paroles, son approbation explicite ou non, ou
encore des caractéristiques le concernant. Le Hadith – c’est-à-dire le corpus
des hadiths – contient un grand nombre d’enseignements qui éclairent le Coran
et qui nous permettent de saisir le contexte dans lequel fut révélé tel ou tel
verset.
La place du
Hadith est donc fondamentale dans les sciences religieuses de l’Islam :
c’est, après le Coran, la deuxième source de la théologie musulmane. Dans la
vie du croyant le Hadith occupe un rôle très important aussi puisque c’est par
ce biais qu’il peut prendre connaissance des comportements, des attitudes et
des vertus du Prophète afin de le prendre pour modèle et de répondre ainsi à
l’injonction coranique : « Il y a, en vérité, dans l’Envoyé de
Dieu un excellent modèle pour celui qui désire Dieu ainsi que l’Au-delà, et qui
invoque Dieu abondamment. » (Coran : 33, 21)
Que savons-nous de
l’authenticité des hadiths ? Peut-on être sûr que nous avons affaire à des
paroles prononcées par le Prophète ?
La
question de l’authenticité des hadiths est cruciale mais elle n’est pas simple.
Dans mon livre, je consacre la majeure partie de la longue introduction à
traiter cette question de la manière la plus objective possible, en m’en tenant
strictement à une étude critique des documents que nous possédons à notre
époque. La critique occidentale a sévèrement jugé la collecte du Hadith et,
s’il est vrai qu’il existe des hadiths inventés de toutes pièces – que
l’érudition musulmane appelle ahâdîth mawdû‘a –, il n’en reste
pas moins qu’une certaine école orientaliste en arrive à des conclusions tout à
fait excessives.
Très tôt, et
probablement dès le 1er siècle, de fausses traditions apparurent et
furent forgées pour des motifs divers. S’il y eut parfois de pieuses exagérations
dans le but d’édifier les fidèles, il y eut aussi des mensonges intéressés lors
de querelles dogmatiques ou politiques. Tout cela participa à faire naître le
besoin d’un contrôle et d’une vérification des récits et témoignages se
rapportant au Prophète.
C’est ainsi
que naquirent plusieurs disciplines qui furent regroupées sous l’appellation ‘ulûm
al-hadîth, les sciences du Hadith. Les travaux de Muhammad Hamidullah (m.
2002) et notamment son édition du manuscrit du recueil de Hammâm ibn Munabbih,
montrent que l’on peut tenir pour sûrs les hadiths dits sahîh et hasan
par les savants médiévaux de l’Islam.
Faisant le bilan des
connaissances actuelles sur l’histoire de la collecte des hadiths, Jacques Berque
affirme : « De quelque façon que soit née et qu’ait mûri la
science musulmane du hadith, elle faisait pendant chez les Arabes, à la
mémoire généalogique des groupes, laquelle est critique à sa façon. De fait,
cette critique s’est exercée et s’exerce encore, à l’intérieur de l’Islam,
fut-ce en matière de biographie du Prophète, au point qu’un auteur récent ait
pu remettre en cause la Sira d’Ibn Hicham... Ce réductionnisme est, il est
vrai, compensé par les recherches de M. Hamidullah par exemple, qui retrouvent,
à très haute époque, des consignations écrites de documents ayant trait à
la mission prophétique et confirmant en gros les traditions déjà tenues pour
sûres... »
Pourquoi un recueil sur les
enseignements spirituels du Prophète ?
Les enseignements du
Prophète concernant la vie spirituelle sont souvent mal connus, y compris à
l’intérieur de l’Islam. Quand on évoque le Prophète, certains clichés viennent
à l’esprit : l’actualité nous le rappelle régulièrement. Mais que sait-on
réellement de lui ? Qu’a-t-il enseigné à ses Compagnons, quelle éducation
spirituelle leur a-t-il donnée, quelles vertus incarnait-il, comment vivait-il,
au quotidien, son lien à Dieu ? Mon recueil tente de répondre à toutes ces questions.
Ce livre est une anthologie constituée à partir de l’analyse scrupuleuse de
plusieurs milliers de hadiths dispersés dans les recueils faisant autorité
(Bukhârî, Muslim, Tirmidhî…).
Toutefois,
j’ai tenu à mettre en lumière chaque hadith par quelques explications
circonstanciées de ma part, mais surtout par les commentaires des grands
maîtres de la spiritualité musulmane comme Junayd (m. 911), Ghazâlî (m. 1111),
Ibn ‘Arabî (m. 1240) ou plus près de nous l’Emir Abd el-Kader.
Quelle est la fonction des
commentaires que vous citez pour chaque hadith ?
Lorsque l’on consulte
les recueils classiques de hadiths en arabe, on s’aperçoit qu’un hadith se
présente souvent comme des paroles ou des actes détachés de leur contexte. On
ne sait pas, par exemple, s’il date du début ou de la fin de la mission
prophétique. Le lecteur reste parfois perplexe face à un hadith dont il peine à
évaluer la portée.
Les hadiths sont justes pourvus
d’une chaîne de transmetteurs (isnâd) laquelle est peut être
intéressante en soi mais n’éclaire que le spécialiste. Les commentaires que je
cite ont donc une double fonction : éclairer le lecteur en l’aidant à
pénétrer la signification profonde du hadith, et permettre de découvrir les
enseignements de certains maîtres soufis et leur relation aux hadiths que je
trouve très inspirante.
Le mot ‘‘spirituel’’ est
employé dans des types de discours très divers, non nécessairement religieux
d’ailleurs. Que faut-il entendre par ‘‘enseignements spirituels’’ ?
Cette question
est très vaste... Je m’en tiendrai pour ma part à souligner une confusion que
l’on retrouve souvent dans les écrits concernant l’Islam : celle de
l’éthique et de la spiritualité. Il n’est pas rare que l’un soit employé pour
l’autre comme s’ils étaient tout simplement interchangeables.
Il
existe de fait une distinction entre les enseignements moraux constituant un
ensemble d’injonctions visant à réaliser le bon comportement dans diverses
situations, et les enseignements spirituels visant à l’élévation intérieure par
la Connaissance et le cheminement initiatique. Bien sûr, cela ne veut pas dire
que l’éthique et la spiritualité n’ont aucun lien entre elles. L’éthique est
une base nécessaire et une préparation à la vie spirituelle. J’utilise donc le
terme spirituel pour désigner ce qui se rapporte à la vie de l’esprit,
conformément à l’étymologie. La spiritualité est l’approche et la réalisation
progressive des mystères de la foi : elle est le fruit d’un cheminement
initiatique.
C’est
bien parce qu’il tente d’exposer les mystères de la foi que Ghazâlî utilise
souvent le terme asrâr (secrets) dans les titres des chapitres de son
œuvre monumentale Ihyâ’ ‘ulûm al-Dîn. Finalement, une des évocations les
plus directes du caractère transcendant de la spiritualité est ce verset du
Coran : « Ils t’interrogent sur l’Esprit. Dis : l’Esprit
relève de l’Ordre de mon Seigneur, et vous n’avez reçu en ce domaine que peu de
connaissance. » (Coran : 17, 85)
Un ouvrage comme celui-là ne
remet-il pas en cause l’image simpliste que l’on peut se faire du Prophète
lorsque l’on s’en tient aux biographies traditionnelles (sîra) du
Prophète ?
Les biographies
traditionnelles comme celle d’Ibn Hichâm (m. 828) ne sont pas centrées sur la
personne du Prophète, contrairement à ce que l’on pourrait croire, mais sur
l’avènement de l’islam : il s’agit de rendre compte de la naissance de
cette religion et du contexte de l’époque. On y apprend donc beaucoup de choses
sur ce que le Prophète a accompli mais assez peu sur ce qu’il a enseigné et sur
sa spiritualité au quotidien.
D’ailleurs ces biographies sont
assez proches des ‘‘récits d’expéditions’’ (kutub al-maghâzî) dans le
type de narration. Sans remettre en cause l’importance historique de ces deux
genres d’ouvrages, il faut souligner qu’ils transmettent une vision
‘‘extérieure’’ de l’œuvre du Prophète – ils insistent ainsi beaucoup sur les
batailles, les prises de butin, les traité de paix, etc. Ce faisant, ils
passent sous silence ce qui finalement constitue le cœur de son enseignement, à
savoir la vie spirituelle. Pour approcher le Prophète de l’intérieur il faut,
me semble-t-il, avoir recours aux hadiths. Dans cette perspective, j’espère que
mon livre sera une contribution, aussi modeste soit-elle, à une meilleure
appréciation du corpus des hadiths et à une approche plus sereine et plus
authentique de la réalité du Prophète.
Propos recueillis par A. Znati
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