Universalité et actualité du message des grands porte-parole de la sagesse en Islam
7 août 2009
Même si les problèmes spécifiques
à chaque époque appellent des réponses renouvelées et adaptées, il n’en est pas
moins vrai qu’il est possible – et parfois plus que souhaitable – de s’inspirer
de la manière dont les grands esprits du passé ont pu aborder et résoudre les
difficultés auxquelles, eux et leurs contemporains, furent confrontés. En un
mot, il s’agit de remarquer que la sagesse est intemporelle, pour peu qu’on ne
la confonde pas avec les formes particulières qu’elle a pu prendre face à un
problème donné.
Les grands porte-parole de la
sagesse en Islam ont su conjuguer l’exigence d’authenticité dans leur
cheminement intérieur avec le souci de l’équilibre et de l’harmonie dans la société. A ce titre, le cas de Ghazâlî est particulièrement remarquable.
Abû Hâmid al-Ghazalî (1058-1111)
a vécu à une époque marquée par le déclin du Califat abbaside et ce sont les
sultans Seljoukides, appuyés par de puissants vizirs, qui exerçaient le pouvoir
effectif. Dans notre précédent article du 28 septembre 2006 présentant le film
d’Ovidio Salazar Al-Ghazâlî, l’Alchimiste du bonheur, nous avons attiré
l’attention sur le fait que ce film montre bien à quel point le questionnement
de Ghazâlî sur son époque troublée politiquement et socialement a eu un impact
décisif sur son œuvre écrite pendant et après sa retraite spirituelle, c’est à
dire entre 1095 et 1105. C’est le cas de son œuvre maîtresse qui
s’intitule Ihyâ’ ‘ulûm al-dîn : La Revivification des sciences de la
Religion.
Le titre de cet ouvrage
aux dimensions impressionnantes est particulièrement significatif : pour
Ghazâlî, c’est par un redressement intellectuel
que l’on pourra sortir des difficultés de tous ordres dont souffre la
communauté musulmane. C’est parce que la compréhension de ce qu’est la réalité
de l’Islam est trop rare que toutes sortes de dérives et de fanatismes
deviennent possibles. On sait que Ghazâlî a beaucoup lutté contre
l’obscurantisme sous toutes ses formes et en particulier contre le sectarisme
des bâtinites qui n’hésitaient pas à recourir à l’assassinat pour faire
triompher leurs idées.
C’est ainsi que le protecteur et
ami de Ghazâlî, le vizir Nizâm al-Mulk fut assassiné par un jeune bâtinite en
1092. Cet événement, douloureusement vécu par Ghazâlî, a certainement aiguisé
la conscience qu’il pouvait avoir des dangers de l’ignorance et du fanatisme
qu’elle peut engendrer.
Mais qu’est-ce que le
redressement intellectuel que Ghazâlî appelle de ses vœux ?
La réponse est dans l’Ihyâ’ lui-même
qui s’ouvre par un chapitre intitulé Kitâb al-‘ilm, le Livre de la
science.
Ghazâlî y expose ce qu’il faut entendre par science et ce qu’est la connaissance
véritable. Mais cela présuppose de clarifier dans un premier temps ce qu’il
faut entendre par ‘‘intellect’’ (‘aql). Ghazâlî expose les confusions
largement répandues sur la notion d’intellect en faisant remarquer qu’elles
sont inévitables dès lors que l’on ignore ce que sont l’homme et les facultés
de connaissance dont il est doté :
« Sache qu’il
y a divergence en ce qui concerne la définition de l’intellect et de sa
réalité. La plupart des gens sont surpris de voir attribuer à ce terme des significations
différentes. C’est là la cause de leurs divergences. »
De fait, on peut entendre le
terme intellect en plusieurs sens. C’est, en effet, une faculté
pluridimensionnelle qui permet la connaissance depuis le traitement des données
des sens jusqu’à la connaissance transcendante des vérités spirituelles et
métaphysiques. C’est évidemment cette dernière connaissance qui intéresse le
plus Ghazâlî :
« On désigne par
le mot ‘aql la connaissance des choses dans leur réalité
véritable ; en d’autres termes c’est une catégorie de la connaissance dont
le siège est dans le cœur. Ce mot désigne ce par quoi s’opère la compréhension
dans le domaine des sciences de la religion. »
Qu’est-ce que le cœur de l’homme
dont Ghazâlî nous dit qu’il est le siège de la connaissance véritable ? On
sait que le Coran insiste en de nombreux versets sur le cœur comme organe de
saisie et de compréhension du message divin : « Ce ne sont pas
leurs yeux mais leurs cœurs qui sont aveugles. » (Sourate 22, v.46) « Il
y a dans tout cela un rappel pour celui qui possède un cœur [capable de
saisir]… » (Sourate 50, v.37) Ghazâlî expose en détail ce que désigne
le cœur au sens spirituel :
« Le cœur est
un élément subtil, à la fois divin et spirituel (latîfa rabbâniyya
rûhiyya), qui s’accorde avec le cœur physique. Cet élément subtil représente
la réalité de l’homme ; c’est en lui que l’homme comprend, sait,
connaît… »
Cela nous permet de comprendre
que le dépassement de la raison s’opère par un accès au cœur. Cet accès ouvre
la voie à la réalisation de la certitude intérieure et c’est précisément en
cela que consiste la voie soufie.
L’élément central de
l’enseignement de Ghazâlî dans le Livre de la science est donc ce que
l’on pourrait appeler une anthropologie spirituelle. Selon cette perspective,
c’est parce que l’homme ignore qu’il possède une faculté de connaissance
universelle et supérieure à la raison discursive qu’il cherche à réduire la
religion à ce que cette dernière peut saisir. Dès lors, on assiste à un
appauvrissement, à un rejet de tout ce qui dépasse le simple savoir rationnel,
et il en résulte un dogmatisme théologique auquel Ghazâlî n’a cessé de
s’opposer.
A partir de là, Ghazâlî va
organiser son message autour de trois axes : mettre en garde contre le
juridisme stérile, dénoncer les dérives des ‘‘théologiens sans scrupule’’ (‘ulamâ’
al-sû’) et mettre l’accent sur l’intériorité et la spiritualité à travers
l’affirmation que la voie soufie constitue l’essence du message du Coran et du
Prophète. Concernant le juridisme stérile Ghazâlî fait remarquer que le terme fiqh – qui a fini par prendre le sens de Droit ou de jurisprudence – a perdu son
sens coranique et originel :
« Ce terme a été
appauvri et a été réduit à la connaissance des cas juridiques particuliers, des
fatwas, des points de détail, de l’excès de verbiage, de la collecte minutieuse
des avis dans ce domaine, de telle sorte que celui qui est le plus érudit et le
plus préoccupé par ces choses sera appelé ‘‘le plus versé dans le fiqh’’.
Pourtant, ce terme désignait dans les premiers temps de l’Islam la science de
la voie menant à la vie éternelle et la connaissance détaillée des maladies de
l’âme… »
Ghazâlî poursuit son
argumentation en soulignant que dans le Coran le terme fiqh désigne la
compréhension intérieure que reçoit celui dont le cœur est éveillé. Il cite le
verset suivant qui emploie un verbe tiré de la racine f-q-h : « Ils
ont des cœurs avec lesquels ils ne comprennent (yafqahûn) rien. » (Sourate
59, v.13) Selon l’analyse de l’auteur de l’Ihyâ’, ce sont les
‘‘théologiens sans scrupule’’ qui sont responsables de ce dramatique
infléchissement et de l’appauvrissement de la signification du terme fiqh.
On comprend dès lors qu’il mit tant d’énergie à les dénoncer : « Un
théologien qui se limite à controverser et à faire l’apologie de son dogme sans
cheminer vers l’Au-delà ni purifier son cœur ne saurait faire partie des
véritables savants en religion… La théologie scolastique (‘ilm al-kalâm)
ne peut faire parvenir à la connaissance de Dieu, de Ses Qualités et de Ses
Actes, ni à tout ce que nous désigné par l’expression ‘‘science par
dévoilement’’. Au contraire, la théologie scolastique est un voile jeté sur
cette connaissance. On ne peut parvenir à Dieu que par l’effort spirituel (al-mujâhada)
car Dieu en a fait un préambule à la guidance : ‘‘Ceux qui auront combattu
en Nous, Nous les guiderons assurément sur Nos chemins. En vérité, Dieu est
avec ceux qui pratiquent la vertu spirituelle.’’ (Sourate XXIX, v.
69) »
Nous avons dit
précédemment que le troisième axe du message de Ghazâlî dans le chapitre
intitulé Kitâb al-‘ilm est l’insistance sur la voie soufie. Il faut
préciser que Ghazâlî avait étudié les enseignements soufis dès sa jeunesse.
Toutefois, ce n’est qu’après son départ de Bagdad qu’il en découvrit toute
l’ampleur et la profondeur, quand il prit la décision de vivre intérieurement
cette voie et de ne pas se contenter d’une connaissance livresque et théorique.
C’est en effet grâce à ce cheminement initiatique qu’il put avoir accès à la
connaissance transcendante. Cette connaissance a comme origine, nous
dit-il, la ‘‘source de la lumière prophétique’’ :
« Je suis
resté en retraite dix ans : j’eus, durant cette période, le dévoilement de
choses innombrables. Il me suffira de déclarer que les Soufis cheminent dans la seule Voie qui mène à Dieu le Très-Haut : leur chemin est le meilleur des chemins et leur
voie la meilleure des voies. Ils se comportent de la manière la plus pure...
Leurs actions comme leur
repos, intérieurement comme extérieurement, sont tirés de la source de la
lumière prophétique ; il n’y a point d’autre lumière à la surface de la terre
pour s’éclairer. »
La pensée dans
le monde musulman a été durablement marquée par l’œuvre ghazalienne mais, à
faire le bilan des maux dont l’Islam souffre aujourd’hui, il ne semble pas que
les richesses qu’elle peut lui apporter soient épuisées. Et c’est bien le moins
que l’on puisse dire.
Finalement, le grand message de
Ghazâlî dans sa Revivification est l’affirmation de la dignité de
l’homme qui fut gratifié d’un intellect capable non seulement d’analyse logique
et de pensée rationnelle mais aussi – et surtout – de connaissance
spirituelle et transcendante. Cette disposition spirituelle est présente en
chacun d’entre nous – et c’est ce que l’on appelle la ‘‘nature originelle’’ (al-fitra)
– mais elle est voilée, étouffée par les tendances égocentriques inhérentes à
la conscience individuelle. Il ne s’agit pas seulement de se défaire des
défauts comme la jalousie ou l’avarice : l’individualité, en tant que
telle, produit ce voile qu’est l’ego. S’engager dans la voie spirituelle c’est
précisément recevoir les moyens intellectuels et pratiques, par la doctrine et
les moyens de grâce, de dépasser l’illusion égocentrique, de s’en libérer et
d’atteindre l’éveil intérieur.
La dernière phrase du Kitâb
al-‘ilm sera aussi celle de notre présent article : « En
résumé, celui dont l’œil du cœur n’est pas ouvert ne perçoit de la religion que
l’écorce et l’apparence, non le fond et la réalité. »
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